Arts
Le Clézio : « Les musées sont des mondes »

Le Clézio : « Les musées sont des mondes »

08 novembre 2011 | PAR Géraldine Bretault

Grand Invité du Louvre, succédant à Patrice Chéreau, Umberto Eco et Pierre Boulez, le prix Nobel de Littérature de 2008 investit la Salle de la Chapelle du Louvre. Il nous invite à réfléchir sur les notions d’art et d’artisanat, le rôle des musées, la hiérarchie des civilisations.

En acceptant cette invitation, Jean-Marie Gustave Le Clézio souhaitait proposer un dialogue entre les cultures, sur le mode de la rencontre et non de la confrontation, conscient du fait que « les apparentements, on le sait, sont toujours dangereux ». À l’heure de la mondialisation, il est bien sûr pertinent et capital d’interroger les attributions et le périmètre d’opération des musées. Seulement, et c’est peut-être là que le bât blesse, la portée symbolique du musée du Louvre dans l’histoire de la muséologie française et internationale est trop forte pour ne pas empiéter sur cette réflexion.

Sans mettre en doute la sincérité des intentions du Clézio, il est bien difficile de ne pas ressentir un pincement au cœur en venant admirer des œuvres désormais conservées au quai Branly, rapatriées pour cette occasion au Louvre. Comme si ce dernier demeurait malgré tout une instance de légitimation (les conservateurs du quai Branly ont toutefois participé au catalogue de l’exposition). Et l’on se prend à rêver que cette « confrontation », si tant est qu’elle demeure nécessaire, ait été orchestrée dans un lieu plus contemporain, plus neutre.

Cela étant dit, les choix opérés par l’écrivain rejoignent naturellement ses propres éblouissements, les contrées de ses explorations littéraires, ses affinités électives, entre le vaudou en Haïti et les masques africains, l’artisanat féminin du Vanuatu et les ex-votos du Mexique. La muséographie est soignée, d’autant que le corpus rassemblé est dense pour un espace de cette dimension.

Parmi les questions qui lui tenaient à cœur, Le Clézio plaide pour l’abolition des barrières qui séparent encore les arts dits majeurs des produits de l’artisanat. Dans des régions moins marquées par le poids de l’Académie, comme aux États-Unis, certains musées ont d’ailleurs fait de cette question leur mot d’ordre, tel le Museum of Arts and Design à New York, dont la mission première consiste à explorer les frontières entre l’art, le design et l’artisanat.

Dans un contexte international tendu, Le Clézio tient surtout à nous rappeler la vocation politique de l’art, souvent lié selon lui à la rébellion, à l’affirmation de soi, comme à Haïti, où vit un « peuple révolutionnaire par excellence ». L’invitation de la tisserande Charlotte Wè Matansué,  l’héroïne de Raga. Approche du continent invisible de notre hôte, est emblématique dans ce sens, car les femmes de l’île de Pentecôte se servent de leur nattes comme monnaie pour payer l’éducation de leurs enfants et leurs dépenses quotidiennes. Nous assistons ainsi à la célébration d’un art engagé, donc, au plus près des souffrances et des revendications des peuples opprimés du monde entier. La curiosité, la connaissance de l’autre y sont érigés comme un rempart contre l’ethnocentrisme.

C’est dans ce rôle de défricheur, de formidable passeur que J.M.G. Clézio excelle, lorsqu’il convie des artistes contemporains à participer à cet événement, parmi lesquels Bertrand Lavier, Camille Henrot, Pascale Marthine Thayou. Sans oublier la prodigieuse programmation qui accompagne l’exposition, balayant tous les champs artistiques en proposant du théâtre, des lectures, des colloques, des concerts et des projections de films.

L’art est la peau de notre monde, vivante et frissonnante, il se fait parfois cuirasse pour résister et conquérir le droit à l’existence. L’art résonne de rythmes et de mélodies, il est inspiré par l’amour, par la révolte, par la recherche du bonheur. Le musée est un monde, ouvert, changeant, jamais achevé. » Extrait du catalogue Les musées sont des mondes, musée du Louvre Éditions / Éditions Gallimard.

 

Visuels :

En une : Camille Henrot, Coupé/décalé, 2009, Galerie Kamel Mennour © Camille Henrot et Galerie Kamel Mennour / Fabrice Seixas

Jean-Marie Gustave Le Clézio © Christian Courrèges

Musée du Louvre, salle (gravure) © Musée du Louvre / Pierre Philibert, 2011.

Alfredo Vilchis Roque, Viva Mexico cabrones, Alfredo Vilchi Roque & Centro de Cultura Casa Lamm, Mexico © Marco Pacheco.

Betsabeé Romero, Le Serpent et ses peaux, 2010 © Betsabeé Romero.

 

 

 

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Géraldine Bretault
Diplômée de l'École du Louvre en histoire de l'art et en muséologie, Géraldine Bretault est conférencière, traductrice et rédactrice dans le secteur culturel, collaboratrice régulière de l'ICOM, des Rencontres d'Arles, de la revue de design Etapes. Membre de l'Association des traducteurs littéraires de France et du Syndicat de la critique de théâtre, musique et danse, elle a rejoint l'aventure de Toute La Culture en 2011, autour des rubriques Danse, Expos et Littérature. Elle a par ailleurs séjourné à Milan (2000) et à New York (2001, 2009-2011), où elle officiait en tant que Docent au Museum of Arts and Design et au New Museum of Contemporary Art.

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