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Histoires parallèles : Pays mêlés, à Nîmes, Alain Buffard lève le voile sur l’histoire coloniale

18 mars 2013 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Si le nom d’Alain Buffard raisonne plus facilement chez les amateurs de danse contemporaine, l’homme sait également chorégraphier les lieux pour les faire parler. À Nîmes, il confronte plusieurs endroits parfois oubliés de la ville pour raconter des Histoires parallèles absolument percutantes. Coup de cœur !

En entrant dans la galerie d’ethnographie du Muséum d’histoire naturelle de la ville de Nîmes, on comprend la stupéfaction qui a pu saisir Alain Buffard et l’envie immédiate d’investir l’ensemble du groupe architectural. L’endroit est comme empaillé. Une galerie pensée à la fin du XIXe et repensée en 1930. Rien depuis. Une galerie où se déploient dans les vitrines  colliers, armes, photos de femmes et hommes noirs, vus ici comme des bêtes de foire. Nous sommes dans l’idéologie coloniale de l’époque. En conservant l’endroit in situ le musée souhaite témoigner de l’histoire de la mémoire mais rien ne permet vraiment la mise à distance nécessaire. La conservation comme dans le formol  de la collection n’offre en aucun cas d’apporter un regard critique sur la transmission de ce passé immonde.

Alain Buffard est entré dans ce lieu et a décidé de le faire parler. Il y a mis du son par l’entremise d’une vidéo de Jennifer Allora et Guillermo Calzadilla. Le bourdon d’une trompette venue remplacer un pot d’échappement sur la moto d’un jeune portoricain résonne dans l’exiguë galerie. Le gamin vient faire le tour de son île qui a été prise par les  USA en vue d’en faire un terrain de lancement pour des essais nucléaires, pendant ce temps, nous faisons le tour de la déshumanisation.

Cette galerie agit comme un poignard planté en plein thorax, elle est le cœur de la plaie qui se met à irradier. Dans ce lieu pluriel se trouve également la galerie des Mammifères. Ici, c’est l’homme bétail que nous croisons dans une proposition extrêmement sensible d’Anna-Katharina Scheidegger. Il s’agit de témoigner d’une histoire locale. Dès 1914, le gouvernement français a fait venir des milliers de travailleurs coloniaux dont 49 000 en provenance d’Indochine et 20.000 pendant la seconde Guerre Mondiale. Ils deviennent travailleurs de force venus remplacer les soldats partis au front. Ils sont restés, ont fait leur vie, parfois à Nîmes même. La photographe est partie à leur rencontre et a dressé de magnifiques portraits. Ils sont de petites tailles et viennent se caler au milieu des animaux. Loin d’être choquante, la proposition fonctionne à ravir. On sourit en voyant se côtoyer un vieux monsieur avec un Tatou Hybride ou une Avocette élégante.  Il y a de la douceur et de l’apaisement face à ses vies bouleversées venant se poser là, au calme, au milieu des autres mammifères.

Identité toujours, cette fois dans la chapelle jésuite qui est attenante au musée. Ici, les routes des clandestins se tracent à main levée sur des mappemondes dans les vidéos de Bouchra Khali. On peut entendre la folie de ces trajets dantesques « Je suis arrivée à Moscou, après une semaine, je suis arrivé à Skoje (…) j’ai été détenu 20 jours… ».  Sur les murs, trois photographes ont posé leur regard sur les stéréotypes et l’altérité. Chan-Hyo Bae  dénonce les préjugés sur l’Asie en faisant poser ses modèles, chinois, en tenue de contes de fées occidentaux.

Mwanzo Millinga a photographié des albinos, menacés de mort en Tanzanie. Pushpamala N s’est faite photographiée en trois tenues de mariée : musulmane, chrétienne et bouddhiste. Représentation de soi par soi-même, représentation de soi par les autres, le message est aussi clair que les photos sont belles.

En écho à ce dernier thème,  on se souvient de deux vidéos qui viennent susciter le rire. La première se trouve dans la partie histoire naturelle du musée où au fond d’une grotte, Erkan Özgen et Sener Özmen ont posé un écran. On les voit  errants tels Don  Quixote et Sancho Pancha dans une nouvelle aventure : celle de la quête de la Tate Modern, symbole du Graal pour un artiste. Ici, on se marre face au mythe dénoncé : un turc ne peut pas entrer à la Tate.  Autre fou rire, cette fois, signé par Ferhat Özgür qui a demandé à sa maman, pratiquante d’échanger ses vêtements avec sa voisine, laïque. Les deux dames s’esclaffent en se voyant l’une à la place de l’autre, comme dans un miroir inversé.

L’habit ne fait pas le moine, les stéréotypes sont voraces et la mémoire à vif.  L’installation très chorégraphique d’Alain Buffard vient troubler les Histoires, les mettre en parallèles pour les révéler. Brillant.

Visuels :

Une : (c) Anna-Katharina Scheidegger

Dans le texte : (c) Pushpamala N

Dans la galerie : (c) Chan-hyo bae

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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