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Portrait : Dorothy Polley, galeriste insoumise

Portrait : Dorothy Polley, galeriste insoumise

01 juillet 2013 | PAR La Rédaction

Aussi généreuse qu’entêtée, la galeriste américaine Dorothy Polley fait partie des personnalités incontournables du quartier de la Bastille. Le temps d’un après-midi, elle a accepté de nous recevoir « at home », parmi ses toiles.
Elle ouvre la porte, tout sourire, ajuste son gilet rouge vif. Dorothy Polley accueille ses visiteurs comme une véritable maîtresse de maison. À ses pieds, Kennedy, son Boston Terrier. Il tourne en rond, saute, grogne. « Be quiet ! », répète Miss Polley en le fixant dans les yeux.
« Hyper loyale »
Ancienne boulangerie du XIXe siècle, le 27 rue Keller (XIe) devient l’appartement familial des Polley avant d’être repensé par Dorothy en galerie d’art contemporain, courant 2006. Aujourd’hui*, les murs blancs sont recouverts par les œuvres multicolores de Sébastien Cailleux : des portraits de jeunes Africains, sur lesquels ont été superposés les dessins des enfants photographiés par l’artiste. « Dessine-moi l’Afrique » est le nom de cette exposition conçue en partenariat avec École d’art au village (Edaav), une association qui sensiblise à l’expression artistique des jeunes issus de zones défavorisées.
Dans un coin de la pièce, une table et quatre chaises en fer forgé, des plantes vertes. Kennedy s’est calmé. Posé en boule sur un canapé de cuir marron, il somnole. Quelques mètres plus loin, une grande fenêtre filtre les rayons du soleil. Juste derrière, on devine un jardin.
Quand elle monte sa galerie, Dorothy Polley travaille d’arrache-pied. Elle essuie quelques critiques, on lui conseille d’abandonner. « Certains ont des idées préconçues, disent qu’il ne faut surtout pas parler pendant la visite et qu’il faut faire ci et ça. Peu m’importait. Je voulais créer une galerie chaleureuse où l’on puisse s’exprimer à haute voix, partager. »
« Dorothy fonctionne au coup de cœur, explique Emmanuelle Fèvre, l’une des artistes résidentes. Elle refuse de suivre les tendances. » Avec ses assistantes, elle part à la chasse aux jeunes artistes, aux talents en devenir. Être accepté par Dorothy, « c’est un peu rentrer dans une famille », synthétise Eric Turlot, un peintre qu’elle expose depuis 2008. « Elle est hyper loyale », renchérit Emmanuelle.
Hyperactive
Dorothy est originaire du Connecticut. Quand elle s’installe à Paris en 1970, la jeune femme ne parle pas un mot de français. « Je lisais Le Monde. Je ne comprenais rien, raconte-t-elle amusée. Mais j’ai trouvé du travail tout de suite ». On lui propose d’être guide, puis de donner des cours de langues. « L’époque n’était pas la même. » Elle lève ses yeux bleus vers le plafond. « C’était une
période magnifique. » La jeune Dorothy vit avec 700 francs par mois, passe ses soirées dans les cafés-théâtres. À La Vieille grille, elle côtoie Jacques Higelin, Rufus, Georges Moustaki, Romain Bouteille… Un jour, on lui propose de monter sur scène. « Mon accent américain leur plaisait », se souvient-elle. « Ils m’ont avoué qu’on ne comprenait pas grand-chose à ce que je racontais… Cette partie de ma vie était vraiment amusante. Wonderful. »
Après quelques mois de flottement, Dorothy monte une association d’aide linguistique aux étrangers puis une école de langues. En 2006, elle ressent le besoin de revenir à l’art. Elle vend son établissement à un groupe de Japonais et monte la Dorothy’s gallery. Dorothy Polley a la bougeotte. « Tu parles avec elle et hop !, elle part sans rien dire chercher quelque chose dans sa cuisine », raconte Julia Danger, l’une de ses meilleures amies. « Son cerveau est en activité constante, à tel point qu’elle en devient distraite. Elle s’est quand même fait voler son portable cinq fois ! »
Une New-Yorkaise à Paris
D’origine juive, Dorothy est confrontée à l’antisémitisme dès son enfance. Cette stigmatisation n’est pas vécue comme une douleur, « mais plus comme une colère, une très forte colère ». Puis elle grandit, étudie l’histoire de l’art et le théâtre à la New -York School of Art, avant de l’enseigner. L’assassinat de John F. Kennedy la bouleverse, l’entrée dans la guerre du Vietnam l’insupporte. Les États-Unis des années soixante vivent un tournant, les manifestations se multiplient, le racisme est en hausse. « Elle a eu, je pense, envie de construire une vie de ses propres mains, de vivre une aventure inédite, analyse Alice, l’une de ses assistantes. La France a été un coup de cœur. » Elle y fera sa vie, aura deux enfants : Nathaniel et Géraldine. Leur père, Anglais, est artiste peintre et cinéaste à l’époque où Dorothy le fréquente. « Un homme brillant. »
DPEntêtée
« Ce serait bien que je pose près de lui pour la photo », lance Dorothy en caressant le crâne de Barack Obama, sculpté par Jean-Baptiste Seckler. Le buste du président américain domine la pièce, entouré de toiles et de quelques plantes vertes. Quand elle voit la photo, elle grimace, tripote son gilet. Elle s’éclipse deux minutes puis réapparaît avec le même en noir, une touche de rouge sur les lèvres. À ses côtés, Kennedy. La galeriste parle de son engagement politique comme d’une évidence. « Dès six ans, je savais que j’étais démocrate », confie-t-elle en esquissant un sourire. Une conviction qu’elle affiche dans sa galerie. Lors des élections, elle rassemble des centaines de portraits d’Obama : « I have to do it ! »
Dorothy est une passionnée, une femme généreuse. Exigeante aussi. « J’ai rendu folle beaucoup de mes assistantes », avoue la galeriste. « C’est difficile de la suivre parfois », confirme Alice. « C’est vrai qu’elle peut être très dure mais c’est cette ténacité qui fait sa force », analyse Emmanuelle. Dorothy croit en la réussite par la volonté. « Mes grands-parents étaient originaires de Russie et de Pologne. Ils n’avaient rien quand ils sont arrivés aux États-Unis. Mon grand-père a monté son épicerie et, petit à petit, les affaires ont commencé à marcher. »
Dorothy se lève. Un homme dépose une dizaine d’œuvres emballées dans un film plastique. On devine un autoportrait signé… Janis Joplin. La galeriste énumère ses projets. Elle aimerait se concentrer sur l’American Center for the Art, qu’elle a créé en 2011. Un lieu qui entremêle l’art plastique au théâtre, au cinéma et à la musique. « J’aimerais le développer à échelle nationale, voire internationale, créer un pont entre New -York et Paris ». Cette énergie, Dorothy la résume en une phrase : « Never give up ! » Une ritournelle qu’elle se répète quotidiennement.
Cécile David
* Nous avons rencontré Dorothy Polley le 15 mai.
Pratique : « Dreams and Fantasies from America », avec les oeuvres de Joshua Smith, Katy Anderson & Patrick Medrano, Maurizio Galimberti,
Du 21 juin au 31 août. La galerie est ouverte du mardi au samedi de 10 heures à 19 heures, le dimanche à partir de 16 heures.
Dorothy’s Gallery, 27 rue Keller 75011 – métro Bastille, Voltaire.
En 5 dates

1970 : arrivée en France
1982 : lancement de l’Executive Language Services (école de langues) 2006 : création de la dorothy’s gallery
2008 : exposition « Obama in Paris » – plus de 6 000 visiteurs
2011 : mise en place de l’American Center for the Arts

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La Rédaction

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