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Fiac 2015, que retenir ?

Fiac 2015, que retenir ?

21 octobre 2015 | PAR Franck Jacquet

On vous prévient tout de suite, on ne répondra pas à la question posée ! La Fiac Grand Palais est trop vaste (plus de 150 galeries représentées, de nombreuses nationalités), composée de bien trop de démarches artistiques (plus de 200 artistes exposés) pour pouvoir résumer en quelques lignes. Le principe est celui de la foire, il faut s’y rendre, et se retrouver dans cette grande ruche qui dure donc de jeudi matin à dimanche soir. Les achats faits en grande partie ce mercredi matin, place donc au public !   

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Tendance or not tendance

A cette question aussi on ne risquera aucun diagnostic. Tous les mouvements de l’art contemporain sont représentés : l’art figuratif ou non, l’art brut, l’automatisme, un peu d’expressionnisme abstrait, du lettrisme, de la cinétique, du cobra, du conceptuel, des sériel ou non, des vidéos, du réalisme fantastique, des relents de Fluxus, du Zero, du néo-dadaïsme et du dada, du Pop Art ou même du nouveau réalisme… Vous y trouverez à peu près tout donc, au moins autant de démarches que d’entrepreneurs de l’art contemporain (on parle ici des galeries autant que des artistes eux-mêmes).

Pour autant, on n’a pu s’empêcher de remarquer le côté sage de certains grands noms qui semblent donc se faire plus discrets cette année : on pense ici évidemment à la trilogie Perrotine – Templon – Thaddaeus Ropac. On est presque étonné, le premier constituant habituellement l’attraction « je vais voir tout de suite, je rigole et je critique ostensiblement »… Mis à part quelque animal découpé, quelque oiseau encombré dans des branchages d’un néon tel un jeune Jedi avec un sabre laser, pas de quoi fouetter un chat. On serait presque réveillé par la grande toile sur laquelle est inscrit en taille imposante « Jew » chez Wolff, au niveau du salon d’honneur où sans doute moins de la moitié des visiteurs ne se hasardent, déjà las de la masse étalée au rez-de-chaussée.

A l’inverse, le prix Marcel Duchamp est de plus en plus mis en valeur, gagne en espace et le visiteur s’y presse de plus en plus au fil des années, ce que ne dément pas cette édition. Il faut dire que le travail de photographe de la nord-africaine Zineb Sedira est immédiatement accessible : les volumes de glace à la fois architecturaux et bruts, façonnés par l’industrie et pourtant sans présence humaine sonnent avec ambiguïté. Les images subitement éclairées de matériaux chimiques de Melik Ohanian portent d’une autre manière une charge cinématographique réelle. Chaque artiste parvient à « en imposer » dans l’espace comme Derrida à propos de ces formes d’art architectural nées en son temps.

Coups de cœur ?

Ils sont nombreux, ils sont dans la galerie, on vous invite à aller les voir et à critiquer le choix de celui qui écrit ici… Oui, le flâneur intéressé ne s’improvise pas toujours prescripteur.

Cherchez la polémique

Pour terminer, revenons sur la foire en elle-même et les cris d’orfraies du moment. Le Parisien critique et le Français (se) déprécie, c’est connu. On entend donc ce qui est devenue une antienne. Non, il ne faut pas aller au Grand Palais ou aux Docks mais plutôt au nouveau « salon des refusés » qu’est la Slick. Non, il ne faudrait plus aller dans cette foule ridicule qui se gargarise d’un art mis en marché dès l’acte créatif même. Enfin, comme Libération s’en est fait l’écho aujourd’hui, le modèle de la foire serait terrible car il demande trop de travail, de projets (lorsque les foires s’enchaînent) pour les galeries, provoque un stress incroyable pour les travailleurs du secteur qui réalisent une part de leur chiffre d’affaires sur cette période, qui risquent gros sur quelques jours seulement. Car le public (et non les acheteurs) serait tout simplement moins aisé à capter en dehors de cette grande messe de la Fiac. Que penser de ce qui in fine, conduit à condamner l’existence même de l’événement ?

Tout d’abord, la foire est une foire. Elle est un espace propre commercial créé par la société industrielle (elle est antérieure à la société de consommation) et se constitue comme l’héritière des marchés nomades des temps reculés. Les producteurs et les acheteurs, tous concurrents, se retrouvent autant pour partager que pour s’opposer et se concurrencer. La foire est aussi le lieu et le moment où s’opposent des modèles économiques, en l’occurrence des manières de commercer. Evidemment, critiquer ceci c’est remettre en cause le mot même de l’événement, et oublier que depuis le Salon, l’art est tombé dans le domaine du commerce et dans l’objet de consommation, objet sériel, reproductible et à même d’être accumulé (la French Philosophy nous aide ici !). La critique acceptable serait de dire que la foire n’oblige pas à faire entrer dans le dispositif architectural du lieu (cette belle Nef de verre et de fer) les œuvres présentées, car l’art est nomade là où l’architecture ne peut l’être totalement. Tous les travaux présentés autour de l’art architectural sont d’ailleurs situables, ce que n’est pas nécessairement une chimère non figurative, surréaliste ou même un amas d’objets informes… Alors oui, la foire pourrait mêler les œuvres des galeries, déborder de l’écrin du Grand Palais (et pas simplement par la programmation « hors les murs »), mais il faudrait nier la fonction commerciale de l’événement et atténuer singulièrement la fonction de réputation que porte la Fiac.

Venons-en donc au caractère commercial. L’enjeu serait si lourd (parfois 30% des ventes annuelles) et si concentré dans le temps qu’il conduirait à des burns out (oui, le mot n’est pas réservé aux cadres). On comprend évidemment les enjeux de la sélection, de l’emplacement et la lourdeur des projets montés longuement en amont de l’événement. Mais à partir du moment où l’art contemporain en tant que tel est constitué dans le monde mercantile et l’est donc aussi par rapport à l’événement – Fiac, pourquoi pointer ce qui n’est qu’un appendice d’un cadre dans lequel on a choisi de se situer ? La foire est une foire, elle est un lieu de concurrence et est porteuse de perspectives annuelles. Choisir de concourir est aussi accepté les avantages comme les inconvénients. Lorsque l’artisan du vin, le viticulteur, tient une part de son année au salon de Vinexpo dans un lieu franchement moins réjouissant et moins ouvert à la société, peut-on raisonnablement s’apitoyer sur les quatre jours difficiles de galeries souvent renommées et aux reins financiers désormais bien solides ? Il faudrait plutôt envisager une présence différente, plus « détendue » et ouverte à celui qui n’est peut-être pas le premier acheteur du moment mais est un acheteur potentiel pour l’avenir. Cela nécessite du temps et de la qualité de dialogue et donc peut-être plus de personnes à même de porter le message de l’artiste et – ou de la galerie.

Enfin, que dire de la question des refusés ? Là encore, s’ils ont été refusés, c’est bien qu’ils ont porté leur candidature. Alors certes, il est possible de critiquer les critères de cette sélection. Sans aucun doute des choix sont à remettre en cause. Mais quand on entend que tout est à voir à Slick art fair et que le Grand Palais est ringard (on vous assure, on l’entend depuis des jours), on souhaite juste rappeler une chose : les plus en pointes sur cette posture ne sont jamais que ceux qui reproduisent le geste des défenseurs de l’impressionnisme qui fut soutenu lui aussi politiquement pour présenter un « Salon des refusés ». Ce qu’il faut retenir ? L’amateur éclairé sait qu’il faut faire feu de tout bois, qu’il faut donc porter son œil sur les anciens comme les modernes, les connus comme les plus obscurs, que donc on peut trouver de tout dans une foire et que sans Salon, il n’y a pas de Salon des refusés !

Visuels :

Visuel 1 – Fiac 2015GP – Vue de la galerie Pietro Sparta

Visuel 2 – Fiac 2015GP – Vue de la galerie Zander

Visuel 3 – Fiac2015GP – Vue d’ensemble des box – galeries

Visuel 4 – Fiac 2015GP – Modules, Latifa Echakhch – galerie Kamel Mennour

Visuel 5 – Fiac 2015GP – Teresita Fernandez, Golden – Scroll 3, 2014, détail – galerie Lehmann Maupin

Visuel 6 – Fiac 2015GP – Tony Cragg, Wild Relatives 2012 – galerie Lisson

Visuel 7 – Fiac 2015GP – Martin Kippenberger, fred the Frog Rings the Bell, 1990 et Yves Klein, peinture de feu couleur, 1962 – galerie Skarstedt

Site internet : http://www.fiac.com/paris

Accès : Du jeudi 22 au dimanche 25 octobre 2015 de 12h à 20h. ; Nocturne le vendredi 23 jusqu’à 21h.

Tarifs : Billet combiné Fiac et OFFICIELLE, 40 € — Tarif réduit* 20 € — Moins de 12 ans, gratuit

Une très belle cuvée 2015 pour Art Elysées
Vendre de l’art en ligne, les galeries passent au XXIe siècle
Franck Jacquet
Diplômé de Sciences Po et de l'ESCP - Enseigne en classes préparatoires publiques et privées et en école de commerce - Chercheur en théorie politique et en histoire, esthétique, notamment sur les nationalismes - Publie dans des revues scientifiques ou grand public (On the Field...), rédactions en ligne (Le nouveau cénacle...) - Se demande ce qu'il y après la Recherche (du temps perdu...)

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