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« Au seuil de l’enfer » : le camp de déportation de Drancy illustré à l’eau-forte

« Au seuil de l’enfer » : le camp de déportation de Drancy illustré à l’eau-forte

16 septembre 2017 | PAR Alice Aigrain

Georges Horan a longtemps été un mystère. Si ses dessins réunis dans le recueil Le camp de Drancy, au seuil de l’enfer sont connus de tous les historiens de la Shoah, si son œuvre a été largement utilisée pour illustrer le camp d’internement et de déportation, son auteur lui, restait une énigme. L’exposition temporaire qui lui est consacrée au Mémorial de la Shoah de Drancy, s’appuie sur les recherches de Karen Taieb et Benoit Pouvreau et lève le voile sur un des artistes témoins de la Shoah qui est singulier par l’ampleur de son œuvre conservée.

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Georges Horan reste caché sous son pseudonyme jusqu’à ce que Jean-Patrick Lebel donne son identité, en 1986, dans son documentaire Cité de la muette, consacré à l’histoire du camp d’internement de Drancy. Le dessinateur s’appelle en réalité Georges Koiransky (1894-1986) et après de longues recherches et discussions avec sa famille, les commissaires de l’exposition ont eu accès aux archives personnelles de celui que l’on ne connaissait jusqu’alors que par l’unique édition de son recueil et sa courte préface. Aujourd’hui ce sont, en plus des 56 eaux fortes illustrant la vie au camp de Drancy, environ 200 dessins, mais aussi son journal et sa correspondance personnelle qui ont été étudiés. Dans ces découvertes archivistiques se dessine la vie du camp, mais aussi celle de son auteur ainsi que la genèse du projet éditorial qui a mené Georges Horan-Koiransky à publier ce récit dessiné racontant la vie dans le plus grand centre de déportation des juifs en France, par lequel ont transité 84% des déportés entre août 1941 et août 1944.

Le dessinateur entre dans le camp de Drancy quelques jours avant la rafle du Vel d’Hiv, le 12 juillet 1942 suite à une dénonciation d’un voisin. Il y voit les changements qui se font dans les locaux pour préparer l’arrivée massive d’hommes, de femmes et d’enfants juifs dans le camp. Les convois se multiplient en direction d’Auschwitz pour libérer les lieux et une fois les internés de la rafle du Vel d’Hiv sur place, les départs s’intensifieront toujours plus. Parmi les internés qui constatent les changements, il y a René Blum, le frère de Léon, qui a été transféré depuis le camp de Compiègne dans lequel il était enfermé depuis la rafle des notables du 20 août 1941. Ce dernier est écrivain, journaliste, directeur de théâtre et il souhaite rendre compte des modifications qui ont lieu à Drancy dans un récit qu’il cherche à illustrer. Georges Horan se met à dessiner alors pour accompagner le texte de Blum.

Afin de pouvoir témoigner de chaque détail du camp, il se porte volontaire pour être de la « corvée du Bourget ». Il accompagne alors les déportés du camp de Drancy à la gare du Bourget Drancy ou de Bobigny chacune située à 2 km du camp, et à une dizaine à peine du centre de Paris. Il y récupère aussi les internés qui viennent des autres camps de France et qui après un séjour à Drancy rejoindront pour la plupart les convois en direction d’Auschwitz. Il illustre cet enfer, ou du moins son seuil, ayant parfaitement conscience que ce qui attend les déportés à leur destination inconnue est bien pire encore que ce qu’ils vivent à Drancy.

Ce seuil de l’enfer, il le décrit de son trait expressif dans des estampes où la place du noir, l’épaisseur du tracé vigoureux, le contraste lumineux et la composition donnent une force plastique prégnante et saisissante à l’ensemble. Il le décrit également dans son journal dans lequel il raconte sans filtre la réalité de ce qu’il vit et qui contraste avec le ton si optimiste des lettres qu’il envoie pour rassurer sa famille. René Blum est déporté quelques mois à peine après son arrivée à Drancy vers Auschwitz où il sera exterminé et son texte n’est jamais retrouvé.

George Horan-Koiransky réussit, quant à lui, à faire sortir ses dessins par le linge sale et use de bien des stratégies pour pouvoir continuer à dessiner son quotidien. Une fois sorti, il choisira dans ses centaines de dessins cinquante-six illustrations qui montrent l’expérience collective du camp de Drancy. Il autoéditera à grands frais son recueil d’eaux fortes en 1947. La date de sortie un peu tardive et le réseau de distribution choisi expliquent probablement le ratage éditorial que subira le recueil avant d’être redécouvert et reconnu à partir des années 1960.

Aujourd’hui l’exposition extrêmement riche que présente le mémorial de la Shoah de Drancy permet de mieux comprendre l’auteur et son œuvre, comme de découvrir l’intégralité des estampes du recueil dans l’ordre afin d’en saisir la puissance narrative, ainsi que la force plastique. À partir d’octobre, une édition complétée et expliquée de Drancy, au seuil de l’enfer, viendra compléter cette exposition.

 

Crédit photo:
« Quatre heures du matin » © Me?morial de la Shoah
« Premie?re arrive?e des enfants en gare du Bourget- Drancy, sans parents ni secours » © Me?morial de la Shoah
« Plus de 120 000 Juifs sont de?porte?s » © Me?morial de la Shoah

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Alice Aigrain

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