Arts

De l’art primitif à l’art primordial : le Pavillon des Sessions fête 10 ans d’échange culturel

16 avril 2010 | PAR Cecile David

Le 13 avril 2000, le pavillon des Sessions est inauguré dans l’enceinte du Louvre. Une date-clé pour l’art en France qui ouvre pour la première fois ses portes aux créations issues des cultures éloignées de l’occident, des œuvres jusqu’alors méconnues du grand public. Un dialogue interculturel s’instaure, les clichés s’évaporent.

De l’art nègre aux arts premiers, un parcours de longue haleine

Au début du XXe, une multitude d’idées reçues gravitent autour des arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques.

Pourtant, depuis 1878 et l’ouverture du musée d’Ethnographie du Trocadéro, les lieux culturels français tentent d’évoluer et d’abandonner la vision trop ethnocentrique qu’ils proposent aux visiteurs.  Des artistes et  des hommes de pouvoir invitent la population à ouvrir les yeux  : la hiérarchisation n’a pas lieu d’être en matière d’art.

Guillaume Apollinaire fait partie des intellectuels qui s’interrogent sur cette absence des arts dits « primitifs » dans le paysage culturel français.
« Seront-ils admis au Louvre ?», telle est la question que se pose, en 1920, Félix Fénéon, journaliste et critique d’art, au travers d’une enquête.
En 1931, l’exposition coloniale internationale de Paris fait débat. Pour Raul Rupalley, un tel étalage de « l’art nègre » paraît déplacé. Il reproche à ces contrées lointaines de ne « pas avoir profité des progrès de la civilisation et de l’esprit humain ». L’attaque est sévère et loin d’être isolée. Pour des raisons opposées, André Malraux, Louis Aragon et leurs collègues surréalistes boycottent l’exposition. Par l’intermédiaire d’un tract intitulé « Ne visitez pas l’Exposition Coloniale », ils dénoncent l’éloge ainsi fait à la puissance coloniale française.
André Malraux et Claude Lévi-Strauss relancent quant à eux le débat dans les années 70. La tendance est à l’optimisme. « Beaucoup veulent l’art nègre au Louvre où il entrera. » (André Malraux, « L’Intemporel », 1976)
Une prédiction ? 1990 est l’année de la mini révolution. Un manifeste, initié par Jacques Kerchache paraît dans la presse « pour que les chefs-d’œuvre du monde entier naissent libres et égaux ». 300 signataires se réunissent autour du grand amateur d’art pour que le Louvre consacre un département aux arts d’Afrique, d’Océanie, des Amériques et d’Insulinde.

Du Louvre au quai Branly

On ne peut parler des arts premiers sans nommer l’ancien président Jacques Chirac, qui leur vouait une véritable passion. Le 7 octobre 1996, il annonce la création d’un grand musée des « Civilisations et des Arts Premiers », précédée notamment de l’entrée au Louvre des pièces majeures produites par les « trois quarts de l’humanité ».  
Le 13 avril 2000, le pavillon des Session au Palais du Louvre est inauguré après des années de préparations et d’obstacles franchis. Plus de 100 chefs-d’oeuvre sont exposés, une révolution.
Le tournant a lieu le 23 juin 2006, lorsque le musée du quai Branly ouvre au public. Les pièces exposées au Louvre auraient pu alors y être transférées, mais un symbole aurait été détruit.  Le plus grand musée de la capitale française se devait de posséder une salle dédiée à l’art premier pour être digne de ce nom. Les pièces exceptionnelles sélectionnées par Jacques Kerchache côtoient les plus grands chefs-d’œuvre de l’art occidental : une belle image, un beau message qu’il aurait été regrettable d’altérer.

Une rétrospective pour que le dialogue perdure

Qui mieux que l’incontournable journaliste Jean-Pierre Elkabbach pouvait rend aujourd’hui hommage au pavillon des Sessions ? Lorsqu’il rencontre Jacques Chirac en 1992, le journaliste réalise que le goût du président pour les arts premiers est sincère. « L’Art africain » (titre d’un essai de Jean-Pierre Elkabbach) n’a plus de mystère pour l’homme politique. Pour lui, l’art premier ne mérite pas l’appellation d' »art mineur », au contraire, il s’agit là d’un « art majeur par excellence » puisqu’il « exprime la capacité de création de l’homme ». Le pavillon des Sessions est aussi un moyen de se souvenir des douleurs passées pour « réparer une injustice ». On pense ici au génocide de l’ethnie amérindienne des Taïnos par les Européens venus conquérir leurs terres. Art premier, art des premières civilisations, un terme mélioratif qui vient progressivement remplacer celui d’« arts primitifs », indirectement lié aux sombres temps du colonialisme. Certains préfèrent même désormais parler de « l’art primordial », preuve que les mentalités ont su évoluer.

Petit aperçu des collections

Au fil des salles, le visiteur voyage au milieu des sculptures. Faites de bois, de terres, de tuf balsamique, de fibres végétales, de perles de verres, de fibres de noix de coco ou d’opercules de turbo, elles nous rappellent combien ces civilisations sont respectueuses envers dame Nature. La symbiose inspire. Objets de culte ou du quotidien, les sculptures  nous plongent dans l’univers passionnant de peuple comme les Mayas où  la beauté s’allie toujours à l’utile.

-La « zone Afrique » compte 42 sculptures. Une cuillère zoulou suscite la curiosité. Simple couvert, elle prend des allures d’œuvre d’art.
-6 pièces seulement représentent le continent asiatique. Les « fleurs fragiles de la différences » (Claude Lévi-Strauss) sont rares mais conçoivent des pièces somptueuses, véritables plaisir pour les pupilles.
-La « salle Océanie » est garnie de 28 sculptures provenant pour la plupart de Mélanésie et de Polynésie. Là encore, les représentations divines sont à l’honneur pour nous rappeler combien la foi fait partie intégrante de leurs us et coutumes.
-Les Amériques sont pour leur part rassemblées autours de 32 sculptures. Le regard se pose sur des vases en terre cuite, des statues de pierre, du mobiliers en stuc… tiens, un fauteuil en bois de gaïac. Et pas n’importe lequel ! Il s’agit là d’un siège cérémoniel duho, objet sacré du peuple taïno.

Des écrans interactifs apportent un plus non négligeables à la présentation. Une vidéo qui en surprendra plus d’un présente la passion secrète de Jacques Chirac pour les arts non occidentaux. Il y décrit avec expertise l’histoire qui se cache derrière les différentes pièces de l’exposition. Quelques mètres plus loin, une création visuelle reprend les polémiques qui ont  surgi lors de la naissance du 8ième département du Louvre. L’absence de son incite au recueillement. Changement de salle, changement de thème. Un documentaire explore l’univers imaginaire de Jacques Kerchache. Son enthousiasme envers l’intégration des arts premiers en France habite le téléspectateur.

Autour de l’exposition

Des journées à thème sont prévues afin fêter dignement cet anniversaire :

-lundi 10 mai : duo « Parole deNuit » en commémoration à l’abolition de l’esclavage.
-samedi 23 et dimanche 30 mai : les histoires de pavillon vous sont contées. Une Rencontre autour des oeuvres aux côtés de conférenciers du quai Branly fait aussi partie du programme. Sans oublier le livret-jeu pour éveiller la curiosité des plus petits autour de 4 objets mystérieux du « pavillon du bout du monde ».

Sculpture du royaume de Bamendou, Masque royal XVIIIe siècle, Plateau Bamiléké, Grassland, Cameroun Bois, H. 86 cm, Ancienne collection Pierre Harter Legs, 1992 Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie, A.P. 92.13

Un guide rendrait peut-être la visite plus agréable, plus vivante mais le parcours reste agréable et instructif. Ni trop court ni trop long. Et des fiches sont là pour les  friands d’informations précises.  Juste le temps de se remémorer.

Le pavillon des Sessions nous invitent à la réflexion. Jacques Chirac le percevait comme un « lieu d’apprentissage et d’exploitation », d’ « hommage et de partage ». Un pas a été franchi mais le chemin a parcourir est encore long et sinueux. « Quels regards sont portés sur les populations elles-mêmes? » (tract Sud Culture Solidaires). Ne serait-ce qu’au regard des politiques de l’immigration et de l’asile qui sont toujours plus « restrictives et répressives ».

Rétrospective du 14 avril au 26 juillet 2010
Pavillon des Session
Antenne du musée du quai Branly au musée du Louvre
Musée du Louvre-Porte des Lions
14 quai François Mitterrant
75001 Paris
01 40 20 50 50

Pour plus d’informations, rendez-vous sur le site du Quai Branly.

 

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Cecile David

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