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Theodore Ushev, parrain d’Un Week-end à l’Est « La seule émigration qui existe, c’est celle que nous faisons de notre enfance »

Theodore Ushev, parrain d’Un Week-end à l’Est « La seule émigration qui existe, c’est celle que nous faisons de notre enfance »

28 octobre 2021 | PAR Yaël Hirsch

Cette année, Un week-end à l’Est se déroulera du 24 au 29 novembre avec Sofia à l’honneur. Nous avons rencontré le parrain de cette 5e édition : le réalisateur et plasticien Theodore Ushev, notamment connu pour ses films d’animation dont Vaysha, l’aveugle (2016 nominé aux Oscars) et Physique de la Tristesse (2019). Rencontre magnifique, quelque part entre Sofia, Paris et le Canada…

Vous êtes nés en 1968, une date importante…

Le monde a commencé à changer. Je pense que c’est inscrit dans mes veines cette idée de révolution, d’être en colère envers le monde, mais d’une façon joyeuse ou festive si vous voulez. C’était aussi l’année du Festival Mondial de la jeunesse et des étudiants à Sofia, il y avait donc beaucoup d’étrangers dans les rues de la ville ce qui a pas mal influencé un mouvement de la culture. Et cette année-là bien sûr il y avait aussi le fameux Printemps de Prague, et c’est intéressant que mon père, arrivé un an après pour étudier, avait encore des souvenirs des rues de Prague de cette année 1968 où il y avait encore des trous sur les bâtiments et des traces des affrontements et de l’invasion des tanks russes. 

Vous avez donc grandi à Sofia, avec des parents en révolte joyeuse et créative ?

Oui, en révolte joyeuse et secrète. Tout était secret à l’époque, presque comme maintenant. Je dis ça parce que, récemment, j’ai été très perturbé par quelque chose qui s’est passé en Bulgarie. Je faisais partie d’une commission qui devait désigner le film représentant du pays aux Oscars. J’ai absolument tenu à ce que ce soit Women do Cry (lire notre interview des réalisatrices pendant le dernier Festival de Cannes) qui sera présenté en ouverture du festival Un week-end à l’Est et qui était projeté dans la catégorie « Un certain regard » à Cannes en 2021. Pour moi c’était le meilleur film, mais je n’ai pas réussi à convaincre la commission. Ils ont réussi à se servir de la procédure pour choisir un autre film. J’ai donc enlevé ma voix et fait quelques interviews. Suite à cela j’ai été attaqué bien sûr par les antiféministes, pour avoir dit qu’existent une misogynie et un sexisme systémiques en Bulgarie.

C’est exactement ce que dit le film en fait…

Et je pense que l’acte de ne pas choisir ce film-là était aussi un acte de sexisme et de misogynie. Ce qui est plus grave encore pour moi, c’est que c’est une récidive. Depuis dix ans, il y a eu d’autres films réalisés par des femmes qui ont connu le même sort. Il y avait un film qui s’appelait Viktoria de Maya Vitkova qui venait d’être primé à Sundance. Le film n’a pas été envoyé aux Oscars. Elle a fait du bruit mais a été punie pour ça, s’est retrouvée sans subventions d’État et n’a jamais réalisé d’autre film. Il faut savoir qu’en Bulgarie tous les cinémas sont subventionnés par le gouvernement. Il n’y a pas d’argent privé injecté dans les films. Un autre cas s’est produit avec Ralitza Petrova, la réalisatrice de « Sans Dieu » (Godless), qui a gagné le Léopard d’or au Festival du film de Locarno et qui a eu une super belle carrière au Festival de Toronto. Elle a été aussi exclue de la compétition pour les Oscars. Depuis elle n’a, à son tour, reçu aucune subvention. C’est donc la troisième fois. Dans les deux premiers cas, les réalisatrices se sont battues, ont fait du bruit. Elles sont devenues deux « démons », selon l’expression d’un membre du gouvernement bulgare. C’est donc la troisième fois que ça se passe, et nous sommes à nouveau attaqués par les parlementaires du gouvernement bulgare et par les médias qui disent que le sexisme et la misogynie n’existent pas. C’est une grande bataille qui se mène maintenant et dans les semaines à venir.

Vous êtes parti il y a maintenant longtemps au Canada, avez vous tout de même su rester entre les deux continents ?

Oui, j’essaie de toujours garder le lien avec mon pays d’origine, parce que ma mère habite encore en Bulgarie. J’y ai même tourné une fiction long-métrage l’année passée. J’ai toujours gardé mes liens avec Sofia et je considère comme quelque chose d’important le fait de ne pas les couper.

Vous avez commencé par étudier à Sofia. Vous avez étudié le graphisme plutôt que le film, pourquoi ?

À cette époque, il n’y avait pas de classe d’animation à l’école de cinéma. Au lieu d’attendre qu’une classe ne se créée, j’ai choisi le graphisme. Et puis, de toute façon, je n’aimais pas beaucoup le cinéma d’animation bulgare à cette époque-là. Cependant, j’ai toujours rêvé de faire des films d’animation. Quand je suis parti au Canada, l’opportunité s’est présentée et j’ai commencé à travailler avec l’Office National du film du Canada qui me soutient depuis plus de vingt ans et qui a beaucoup contribué à mon apprentissage. J’ai appris le cinéma en faisant des films. Ça a été ma chance. Si j’étais resté à Sofia, cela n’aurait pas été possible.

Vous avez travaillé avec des artistes canadiens, notamment Xavier Dolan qui a prêté sa voix pour Les Journaux de Lipsett et à Physique de la Tristesse. Avez-vous un intérêt particulier pour la scène de l’animation au Canada ?

Oui, le film d’animation représente quelque chose de très important au Canada grâce à l’Office National du film, et grâce à Norman McLaren qui a fondé cette institution. Xavier Dolan et moi avons en effet travaillé ensemble sur deux films. Les voix anglaises ont été faites par Donald et Rossif Sutherland, deux autres Canadiens célèbres. Xavier a fait du super bon travail. J’adore travailler avec lui parce qu’il est un réalisateur extrêmement intelligent et très cultivé. Quand il voit mes films, il reconnaît toujours les références, les citations. D’où est-ce que cela vient ? Qu’est-ce que j’ai voulu dire ? Je n’ai pas besoin de lui expliquer grand-chose. Il se met au boulot et le fait tout de suite comme j’attends qu’il le fasse.

Ce week-end à l’Est se passe à Paris : quel rôle cette ville joue-t-elle pour vous qui êtes déjà partagé entre le Canada et Sofia ?

Je suis souvent à Paris. Mes deux prochains films, La vie avec un idiot et Le loup qui sont des courts-métrages d’animation seront produits en France, avec Mio productions, une société de production française. Mes deux films précédents, Vaysha, l’aveugle qui a été nominé aux Oscars, et Physique de la Tristesse ont été réalisés en partenariat avec Arte. J’ai donc toujours eu des relations très fortes avec Paris. J’ai également participé à deux reprises aux Nuits d’or de l’Académie des Césars, où sont récompensés les meilleurs courts-métrages de l’année. 5 films sont choisis parmi ceux primés par les Académies de Cinéma du monde entier (Oscar, Bafta, Goya…), et voyagent partout en France. Physique de la tristesse a été choisi cette année.

Vous êtes donc parrain d’Un Week-end à l’est et il y aura un invité d’honneur que vous connaissez bien : l’écrivain Guéorgui Gospodinov. Pouvez-vous nous parler de lui, et du débat que vous allez avoir ?

C’est avec lui que j’ai réalisé mes derniers films, Vaysha, l’aveugle, et Physique de la Tristesse ; et ce sont des adaptations de ses œuvres. Nous sommes très proches, presque comme des frères. Lui aussi est né en 1968, cette « année démoniaque ». Nous sommes donc tous les deux un « duo démoniaque », car nous partageons le même point de vue, le même regard sur le monde. Je dis souvent que la façon dont Guéorgui écrit les choses, c’est la façon dont je les dessine et vice versa. Guéorgui habite à Sofia, il est un peu plus timide et discret alors que je suis plus arrogant, plus « gamin »parfois, et plus bruyant. Cela nous aide beaucoup à travailler de manière harmonieuse.

Il y aura aussi un hommage à la cinéaste bulgare Binka Zhelyazkova…

Binka est magnifique. Elle est pour moi la meilleure cinéaste bulgare de l’histoire, et ses films sont les meilleurs qui ont jamais été réalisés en Bulgarie. J’ai très hâte de voir la réaction du public français, parce que ces films n’ont pas été distribués en France. Elle a gagné un Ours d’or à Berlin, dans les années 1960, je crois. Le film, Nous étions jeunes. Le film a été aussi mis en question en Bulgarie, censuré, et Binka a eu des problèmes pour le sortir à l’époque malgré l’aide de son mari qui était l’ami de l’un des premiers secrétaires du parti communiste. Je peux dire qu’elle était féministe, ce qui est pas mal pour l’époque. Nous avons beaucoup travaillé sur ce film pour le traduire, le digitaliser, pour que les Français puissent connaître cette cinéaste.

Il y a des moments dédiés à des intellectuels bulgares  qui viennent de nous quitter : Todorov et Christo. Étaient-ce des gens importants pour vous ?

Très importants, notamment Christo qui était comme une lumière pour nous. Il est pour moi le plus grand artiste bulgare qui ait jamais existé. Il a exercé une grande influence sur l’art moderne, sur l’art conceptuel, sur l’économie de l’art aussi. Je me souviens qu’enfant, à l’école nous regardions les albums de Christo comme quelque chose qui venait d’une autre planète, de Mars. Pour nous c’était une idole, et c’en est toujours une pour moi. Todorov qui était le parrain du structuralisme est aussi une figure intellectuelle très importante, mal vue en Bulgarie à l’époque. Malheureusement ils ne seront pas avec nous, mais je pense que nous allons pleinement souligner leur présence centrale dans la culture bulgare pendant le festival.

Lors d’Un Week-end à l’Est, l’on va également voir une exposition de vous organisée à la mairie du VIe arrondissement. Pouvez-vous en parler ?

Cela aura lieu à la mairie du VIe et j’exposerai des œuvres produites pendant la pandémie alors que je passais du temps au bord de la rivière Véléka qui se trouve à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie, à l’endroit où cette rivière se jette dans la mer Noire. C’est un endroit dont la biodiversité est supposée être sous protection, mais qui menace d’être détruit par le tourisme sauvage qui se développe en Bulgarie. J’ai donc réalisé des aquarelles de cet endroit-là, que je vais exposer. C’est peut-être l’un des derniers endroits encore un peu préservés de la main de l’homme, encore sauvage et protégé même si des constructions apparaissent. J’ai voulu mettre un peu de lumière sur ce problème. Plus tard, je vais les exposer à Sofia. L’homme n’existe pas dans ces aquarelles. J’y ai uniquement dessiné la mer, le sable et les roches. C’est comme un manifeste contre la présence humaine dans les endroits sauvages.

Y a-t-il d’autres événements d’Un Week-end à l’Est que vous voulez évoquer ?

Pour moi, ce qui est très important c’est la présence d’une grande délégation de femmes en particulier pour le cinéma. Presque tous les films dans le volet cinéma sont présentés par des femmes. Il y en a deux qui vivent à Paris, Elitza Gueorguieva qui est aussi écrivaine, publiée chez Folio, et Bojina Panayotova. Avec la présence de Mina Mileva et Vesela Kazakova, je pense que cela fait un beau programme féministe pour le cinéma, surtout dans une époque où l’existence d’un cinéma féminin est justement mise en question en Bulgarie ?. C’est le point que je veux vraiment souligner. Il y a aussi beaucoup de femmes dans le volet littéraire du festival. Un homme seulement est présent dans cette catégorie. Je pense qu’il faut aussi souligner l’enjeu que représente la liberté de créer en Bulgarie. À cause du système mis en place au cours des vingt dernières années, il faut être subventionné par l’État pour pouvoir créer une œuvre. Or, les subventions entraînent un contrôle du parti politique au pouvoir. Les artistes, pour les obtenir, sont donc obligés de se lier aux partis. Cela crée une ambiance de non-liberté qui a pour conséquence des choix d’œuvres non pertinentes, qui ne touchent pas la société. Pour créer librement, on est ainsi contraint d’être marginal. Les meilleures œuvres se font sans subventions. Les femmes, qui ne reçoivent pas de subvention à cause du système en place, sont ainsi souvent les meilleures artistes et cela se reflète dans le programme d’un week-end à l’Est. Plusieurs d’entre elles vont trouver des subventions ailleurs, en France par exemple, comme Mina et Vesela. Sans cela, elles ne pourraient créer leurs œuvres à cause de leur engagement jugé trop féministe, trop en guerre avec le système. La société bulgare est majoritairement hyper-conservatrice, à tel point qu’on peine à croire que c’est un pays européen. Le dernier roman de Gueorgui Gospodinov a été traduit en français comme « le pays du passé ». La Bulgarie est vraiment un pays du passé et les artistes qui sont présentés dans cette édition sont les artistes du futur. Cela créer une dichotomie, un clash, et c’est intéressant. Presque tous ces artistes ont des problèmes dans ce pays, soit qu’ils ne sont pas subventionnés, soit qu’ils ne sont pas connus.

Dans le magnifique Physique de la tristesse, vous dites : « On est tous les immigrants de notre enfance ». Est-ce que c’est pour cette raison que vous avez choisi le cinéma d’animation ? »

La seule émigration qui existe, c’est celle que nous faisons de notre enfance. Je ne suis pas tout à fait sûr que cela soit le commencement de mon désir de faire du cinéma d’animation. Mon cinéma n’est pas très enfantin, je ne fais que des films expérimentaux pour les adultes. Des « hard-films » comme on dit. Mon intérêt se porte plutôt sur l’histoire des hommes et l’art contemporain. »

Dans vos films, vous êtes un adepte de la liste, de l’inventaire d’objets. Pouvez-vous en parler ?

En effet, pour moi, les objets sont très importants. Chaque objet amène l’âme de son propriétaire, a une histoire et j’adore les objets qui portent des histoires. J’adore quand l’objet change de propriétaire, car cela lance plusieurs histoires. Pour moi, c’est essentiel de créer un « musée de mémoire » connecté avec les objets. Quand on est migrant, quand on se déplace, on n’a pas le droit de prendre tous les objets que l’on voudrait et cela a pour conséquence une perte de mémoire. Lorsque l’on habite dans la maison où l’on est né, chaque objet nous parle de quelque chose. Tous portent une mémoire. Quand j’ai déménagé à Montréal, toute ma mémoire a été effacée. À zéro. C’est l’un des plus grands problèmes des personnes qui émigrent, leur mémoire est effacée par les objets. Au début, j’emportais les objets, les livres qui avaient une signification pour moi, mais j’ai fini par arrêter, car ma valise était trop lourde. Les objets déplacés finissent aussi par perdre leur signification. Cela devient quelque chose d’autre. Il vaut mieux les laisser là où on a vécu quelque chose avec eux.

Vous parlez aussi dans Physique de la tristesse de Time capsule, quel est l’intérêt de propulser des objets dans le futur?

C’est toujours différent, on a chaque fois des histoires différentes. Parfois le temps nous pose ce défi de savoir ce que l’on doit transporter vers le futur. Dans cette Time capsule il y aurait avant tout des objets connectés avec ma fille qui habite à Montréal, avec les films que j’ai faits, avec les amours que j’ai eues, puis avec mes parents et je pense que c’est tout. Pour un homme, il n’y a rien d’autre qui compte. 

visuel : (c) Boryana Pandova

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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