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Cannes 2021, Un certain regard : Rencontre avec les réalisatrices de Women do cry, Mina Mileva et Vesela Kazakova

Cannes 2021, Un certain regard : Rencontre avec les réalisatrices de Women do cry, Mina Mileva et Vesela Kazakova

20 juillet 2021 | PAR Yaël Hirsch

Alors que leur film présenté en section Un certain regard,  nous a marqués par sa vitalité et sa qualité filmique qui fonctionne comme un documentaire, nous avons rencontré avec joie les deux réalisatrices bulgares de Women do cry sur la Terrasse des photographes, au Palais du Festival à Cannes. 

Quel est le rapport entre votre vie et le film? 

Mina Mileva : Oui complètement, c’est très relié à la réalité, c’est une histoire de famille. Ce qui est drôle c’est que les quatre sœurs qui jouent dans le film sont aussi des actrices professionnelles.

Vesela Kazakova : Oui peut-être que ce n’était pas très clair dans mon discours quand j’ai dit que mes sœurs étaient dans le film. En fait, nous sommes des actrices qui jouons notre propre rôle. Pas exactement bien sûr, mais le film utilise beaucoup de nos propres souvenirs et émotions.

Qu’est-ce qui a lancé l’idée de ce film ?

MM : Ce qui l’a lancé c’est Byliana Kazakova, sa sœur jumelle, celle avec le bébé. Il y a quelques années de ça, elle a commencé à écrire cette histoire sur la dépression postpartum. Nous l’avons lue et nous avons trouvé que c’était vraiment authentique, que ça se passait vraiment de cette façon-là. Ensuite des choses se sont passées de manière isolée et nous les avons réunies, nous avons assemblé les pièces du puzzle. Nous voulions autant inclure son histoire que la nôtre, et en faire un portrait complet de la société, finalement comme une sorte de novella avec un effet domino, vous savez quand une crise est suivie d’une autre. Pour avoir plus d’impact et que notre histoire soit plus brute, plus à vif.

La plupart des personnages n’ont pas la vie dont ils avaient rêvé dans votre film, en particulier en termes de carrière. La seule, c’est celle qui montre qu’elle est contre les conventions, c’est la plus forte, mais elle a aussi dû renoncer à sa vie privée ou en tout cas être plus en marge de la féminité et de la maternité. Comment vous avez exprimé cela ?

MM : C’est très intéressant parce qu’il y a des moments où les femmes sont fortes et puissantes. Nous nous sommes retrouvées dans une situation avec une camerawoman, nous l’aimions beaucoup, donc nous voulions travailler avec elle. Puis elle a eu un bébé, et soudain il n’était plus question que de son bébé et de son mari. Ce qui veut dire qu’il y a aussi une pression de la société. Nous devons penser qu’être mère n’est pas un fardeau. En Bulgarie, la société était très émancipée du temps du communisme, tout simplement parce que les femmes devaient travailler, nos mères devaient travailler. Je me souviens, pour moi, le sens de la maternité c’est quand ma mère rentrait à la maison et venait m’embrasser très tard le soir, elle sentait la cigarette et l’alcool parce qu’à l’époque ils faisaient des grands banquets après le travail. Tout cela était absolument normal, les enfants étaient gardés par les grands-mères et les mères travaillaient, faisaient la fête. Après, ça a changé, les femmes ont commencé à se marier avec des hommes riches et à rester à la maison, et c’est devenu comme dans les sociétés de l’Ouest. (rires)

La façon de filmer est très saisissante, cela rend le film très vivant. Et dans le même temps, on voit les personnages nus, en sous-vêtements, dans des positions de faiblesse, mais ils ne sont jamais traités comme des objets. Ils sont toujours des sujets quand ils sont à l’image et je me demandais comment vous faisiez car c’est très difficile.

MM : Merci d’insister sur ce point, nous sommes assez en colère contre nos collègues réalisateurs qui montrent toujours les femmes sous des beaux angles, de manière cadrée et sexualisée. Notre manière de travailler est très différente.

VK : Oui elle a raison, dans notre film, il y a du nu mais elles ne le ressentent pas de cette façon. D’ailleurs nous avons commencé par les scènes de nu, notamment avec Maria. Et ce n’est pas du tout sexualisé.

Vous parlez de sexe mais seulement comme faisant partie de leur vie et de qui ils sont…

MM : L’idée est de dire que cela ne vient pas des hommes.

VK : Oui et aussi qu’il ne faut pas le cacher. Des fois dans le cinéma, c’est caché ou on le rend romantique. Ici on ne le cache pas mais en même temps, on n’en fait pas quelque chose d’important, c’est comme ça que nous avons voulu faire cet équilibre.

MM : Ce n’est pas trop explicite mais ce n’est pas caché non plus. C’est très équilibré entre les deux.

VK : Dans les scènes de nu, nous voulions montrer le nu mais aussi nos émotions, c’est pour cela que la nudité fonctionne très bien dans le film, en s’exprimant entièrement.

MM : Nous venions de faire un documentaire avec lequel nous avions eu la vie dure, nous sommes presque allées en prison pour ce documentaire. Nous étions poursuivies publiquement, en procès, pour la simple raison que nous avions fait ce film. Nous étions à deux doigts d’arrêter, parce que nous étions sous trop de pression avec des accusations de diffamation, des menaces de mort. Donc nous nous sommes dit, nous sommes seules, nous devons donc nous montrer entièrement nues, c’est-à-dire aller encore plus loin dans l’honnêteté dans laquelle on travaille, dans la question de confiance. C’était une période d’apprentissage importante, entre 2012 et 2017, quand nous avons réussi à surmonter nos problèmes.
La sincérité et l’honnêteté sont vraiment importantes dans notre travail. J’espère que nous ne les perdrons pas. C’est pour cela que nous utilisons une méthode que beaucoup associent au genre documentaire. Ce que nous avons fait est complètement fictif mais la façon d’utiliser la camera se rapproche de la téléréalité, c’est-à-dire en montrant les choses avec plus de distance, en laissant la possibilité aux acteurs de bouger.
Par exemple, Maria Bakalova nous a raconté qu’à l’époque où elle n’était pas encore célèbre, elle tournait un film bulgare et elle a dit qu’on la faisait se tenir à un endroit, sans presque bouger, en lui disant sa réplique. Donc elle est partie ! (rires)

Votre film aborde la question des femmes et du féminisme mais aussi la question du genre. Comment est-ce que cela se passe en Bulgarie en ce moment ? Par exemple, qu’expriment les débats sur la convention d’Istanbul contre les violences faites aux femmes?

MM : La convention était plutôt insuffisante, elle a été présentée à de nombreux pays pour prévenir les violences sexuelles et les violences faites aux femmes, c’est ce que le Conseil de l’Europe a décidé d’encourager en 2019. Cela a fonctionné dans la plupart des pays, je suis sûre que la France l’a acceptée, mais en Bulgarie, ils en ont fait un débat public, ce qui était une erreur de la part du gouvernement parce que tout d’un coup, c’est devenu un sujet. Les gens se posaient beaucoup de questions sur le genre, la sexualité, l’éducation sexuelle, et de savoir si on gagnait de ces valeurs venues de l’Europe. Et donc petit à petit, la conversation a dévié pour revenir à l’ère soviétique et aux valeurs communistes sur l’hétérosexualité et l’idée d’un esprit sain dans un corps sain. Mais tout cela était très irréaliste. Donc au final, la convention n’a pas été ratifiée dans notre pays.

Il y a aussi des idées reçues, par exemple quand les sœurs parlent du fait que l’une a le sida, elles évoquent le fait que son petit ami a aussi des relations avec des hommes. Et l’aînée est choquée…

MM : Oui et il y a aussi beaucoup d’homosexualité cachée, ce qui n’est pas une bonne chose. Pour être honnête, il n’y a pas vraiment de répression envers les personnes gay, donc cela veut dire que c’est simplement la société qui n’est pas assez ouverte, c’est vraiment tenu secret, dissimulé. Pour le film, nous avons fait beaucoup de recherche sur le sida et un professeur nous a dit que nous serions surprises d’apprendre combien de célébrités sont en réalité gay et positives au VIH. Et personne n’en parle, aussi parce qu’ils ont des familles, en fait c’est comme dans les années 1980 ou 1990.

Dans beaucoup de pays comme la France ou les États-Unis, le sida a aidé la cause gay car cela leur a permis de s’organiser et d’être rendus publics… Comment cela s’est il passé en Bulgarie? 

MM : Je pense que ce n’est pas vraiment arrivé dans notre pays. J’ai habité à Londres et dans mon premier logement en collocation, j’étais avec un activiste gay qui avait participé aux manifestations dans les années 1980. La police était très violente, beaucoup de gens ont fini en prison. En Bulgarie, il n’y avait pas la même répression, donc la société est restée silencieuse et n’a pas trouvé le moyen de réagir à la situation.

VK : Nous ne savions pas comment la société allait changer après le communisme. Avant, nous parlions beaucoup de morale, de la famille, mais les femmes étaient plus émancipées qu’aujourd’hui, principalement parce qu’elles devaient travailler. Elles s’occupaient de leurs enfants mais elles faisaient aussi partie de la vie du pays.
Maintenant c’est très différent, l’homophobie a pris une place très importante, les gens sont ouvertement homophobes, nos collègues par exemple. J’ai été beaucoup choquée et je suis parfois allée jusqu’au conflit, surtout parce que je ne comprenais pas les raisons. Les valeurs sont beaucoup autour de la protection de notre pays, notamment envers les pays de l’Ouest, ce n’est plus la guerre bien sûr, mais la mentalité est toujours la même.

Comment traitez-vous la violence à l’écran ?

VK : Oui exactement, jusqu’aux cris, jusqu’à la limite, si on laisse de la vie, on peut tout à fait l’accepter.

MM : Vous dites que c’est violent, donc ça doit l’être, mais nous avons vraiment évité la violence dans le film. Nous montrons de la violence explicite mais nous voulions juste aller à la limite sans être trop dramatique ou horrible. Encore une fois, quand on aborde de telles questions, il faut atteindre une certaine énergie brute.

Comment avez-vous dirigé les acteurs et actrices, a fortiori de votre famille? 

VK : Ce n’était pas un processus facile, beaucoup de choses étaient cachées bien sûr. Nous avons écrit le script, nous avons travaillé dessus, mais parfois c’était très compliqué. À certains moments, nous leur avons même dit : « Pensez à quelque chose que vous n’avez jamais dit à l’autre, et nous allons faire une scène, une improvisation. » C’est par exemple la scène dans la forêt, quand je dis à ma sœur que je suis tombée, elle ne le savait pas. Ce n’était pas vraiment de l’improvisation mais disons une scène que j’avais préparé dans ma tête. Nous avons eu plusieurs moments comme celui-ci. Dans un sens, nous avons soigné nos émotions à travers le film.

À part le grand-père, où sont les hommes ? Sont-ils si inutiles ?

VK : Il est vraiment adorable ! Nous le voulions pour le rôle même s’il est en quelque sorte militant, on voulait qu’il soit charmant et allant directement à la vérité. Finalement, on voit que le point de vue masculin est très facile pour lui, donc son jeu était forcément vrai. Alors que cela aurait pu être de la vraie folie d’être entouré de tant de femmes. C’était assez comique en fait.

Quels sont vos prochains projets ?

MM : Nous pensons actuellement à quelque chose qui, encore une fois, aborderait une question controversée. Mais ce n’est pas encore matérialisé, c’est seulement dans nos pensées pour le moment. Ce sera avec des jeunes, probablement 16, 17 ans, à propos de relations entre eux et d’orgasmes, surtout d’orgasmes ! (rires)

visuel © Eurozoom distribution 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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