Politique culturelle
Les « Mémoires d’outre-tombe » rejoindront-elles la Bibliothèque nationale ?

Les « Mémoires d’outre-tombe » rejoindront-elles la Bibliothèque nationale ?

25 novembre 2013 | PAR La Rédaction

C’est une pièce d’une rare valeur qui se présente mardi 26 novembre aux acquéreurs potentiels de l’hôtel Drouot, à Paris. L’étude de commissaires-priseurs Beaussant-Lefèvre y propose en effet à la vente l’unique manuscrit intégral et original qui subsiste de l’œuvre de Chateaubriand. Approuvé et paraphé par l’auteur lui-même, il est le seul exemplaire encore complet des trois copies que laissa l’écrivain. Les fragments épars que possède la Bibliothèque nationale (sept livres sur quarante-deux !) laissent présager la valeur de ce document : un authentique trésor.

Le mot n’est pas galvaudé ; il est même parfaitement justifié : la Commission consultative des Trésors nationaux a en effet décidé de donner au manuscrit des Mémoires le statut de… trésor national, précisément, ce qui implique l’interdiction de faire sortir ce document du territoire français et l’obligation pour l’État de s’en porter acquéreur dans un délai de trente mois. Or, dans le même temps, le document fait l’objet de plusieurs autres procédures qui compliquent considérablement sa mise en vente ! Pour les comprendre, il faut remonter plus de cent cinquante ans en arrière, lorsque Chateaubriand se chargea de la postérité des Mémoires.

Tout commence avec un notaire parisien, maître Cahouët, conseil de l’éditeur de Chateaubriand, Henri-Louis Delloye. Conformément au contrat d’édition qui fut signé en 1836, maître Cahouët se vit remettre en 1847 l’une des trois copies des Mémoires prévue au contrat. Parfaitement conservées, les pages traversent les époques : les chercheurs en littérature, les universitaires et les spécialistes en connaissent l’existence et les consultent pour leurs travaux. Rien ne semble donc poser d’accroc, jusqu’au mois de juillet 2013, lorsque l’annonce de la mise aux enchères de l’ouvrage provoque une série de réactions inattendues.

On commence par s’interroger sur le statut du document : s’agit-il d’une archive publique ? Le document, en tant qu’il a été remis à un notaire, peut en effet être considéré comme un acte notarial. Or, une telle classification empêcherait la vente du document : les archives publiques ne peuvent en aucune manière être cédées, mais doivent être restituées. Or, les experts et les conservateurs sont formels : les Mémoires d’outre-tombe ne sont pas de cette catégorie. La vente pourrait donc avoir lieu s’il ne s’était pas posé le problème suivant : maître Cahouët a-t-il pu se considérer comme le propriétaire du document après la mort de Chateaubriand en 1848, ou n’est-il resté que le dépositaire ? Si une quelconque preuve venait accréditer la seconde option, ses lointains successeurs ne pourraient pas vendre, puisque le document ne leur appartient pas…

Il se trouve cependant que personne ne revendique aujourd’hui son droit sur cet ouvrage : plus personne ne sait qui a remis cet exemplaire à maître Cahouët voilà plus d’un siècle et demi, et tout porte à croire qu’il peut être considéré comme la propriété de son actuel détenteur… qui a donc parfaitement le droit de la vendre !

Selon nos informations, le ministère de la Culture ne pouvant revendiquer ce document cherche à s’opposer à la vente au motif que la propriété du document n’est pas clairement établie. Saisi de la demande, le Conseil des Ventes Volontaires n’a pas jugé bon de suivre cette voie et ne s’est pas opposé à la vente. Dans les faits, si celle-ci venait à être suspendue, l’État ne pourrait pas pour autant récupérer le document. Au contraire, si elle était maintenue, il pourrait s’en porter acquéreur en exerçant son doit de préemption ou faire acquérir le manuscrit à un mécène qui pourrait déduire 90% du prix… Se pourrait-il même qu’il engage des discussions à l’amiable avant la vente ? Tant que ces incertitudes resteront en suspens, les Mémoires d’outre-tombe ne gagneront pas la Bibliothèque Nationale, une place qu’elles méritent, sans aucun doute cette fois-ci.

Édouard Hervé du Penhoat

Visuel :  © couverture de l’édition Livre de Poche

« La Reine des neiges » au Grand Rex
Les corps nus et cahotés des naufragés du beau « Pindorama » de Lia Rodrigues
La Rédaction

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *