Politique culturelle

[Interview] Pierre Beffeyte, nouveau président du Festival Off d’Avignon

[Interview] Pierre Beffeyte, nouveau président du Festival Off d’Avignon

26 décembre 2016 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Le mardi 22 novembre, le Off d’Avignon se dotait d’un nouveau patron, Pierre Beffeyte. Il succède à Raymond Yana au titre de président d’Avignon Festival & Compagnies. Le producteur de spectacle, directeur de théâtre a accepté de répondre à nos questions. Sans réserve, on peut parler de révolution.

yana-outOn entend souvent dire que le Off n’est pas un festival. Il n’a pas de ligne programmatique. Qu’est-ce que vous pensez de ça, et est-ce que vous aimeriez changer les choses ? 

C’est vrai que contrairement au Festival d’Avignon, le Festival Off n’a pas de direction artistique.

Vous venez de dire « Festival » quand même !

Oui, il y a 1 500 spectacles, je pense qu’on peut quand même parler de festival. C’est un projet qui a une très belle histoire. Il est né dans la pensée de 68, sur une initiative indépendante autour de la liberté d’expression pour les artistes. D’abord sous l’impulsion de André Benedetto et Gérard Gélaspuis il a grossi, grossi, grossi pour devenir cette chose qui, pour des raisons économiques, est à moitié un festival et à moitié un marché. Mais l’idée de base, c’est celle d’un festival, qu’on appelait à l’époque un festival « out », et qui était soutenu par Vilar (Jean Vilar, fondateur du Festival d’Avignon ndrl).

C’est l’évolution de nos politiques culturelles au fil des années qui font qu’il y a aujourd’hui une concentration de spectacles à Avignon. C’est le désengagement des pouvoirs publics en termes de financement des projets en province, en région, qui fait que maintenant, énormément de compagnies ont besoin de venir à Avignon pour exister artistiquement. C’est finalement plus simple, pour tout le monde, de se retrouver au même endroit.

C’est plus simple en effet pour tout le monde, mais personne ne peut tout voir pendant le Festival. On a des compagnies qui finissent par arrêter, qui sont ruinées…est-ce que vous, vous aimeriez les aider davantage ?

C’est une question intéressante. Il y a deux manières de voir les choses. Le Off s’est construit sur une idée de liberté d’expression, qui incluait à l’époque les notions d’égalité et de fraternité. La pensée de 68, c’était vraiment de faire les choses de manière solidaire. Et puis cette pensée a dérapé, pour ne garder que l’idée de liberté, et plus trop les deux autres. Du coup, c’est devenu la liberté de faire ce que je veux, et ça c’est la base du libéralisme. C’est assez curieux de voir comment la pensée de 68 est finalement à la base de l’économie de marché. Il y a donc bien un paradoxe à Avignon. Il y a des dominants parce qu’ils ont des théâtres, et des dominés parce qu’ils ont des compagnies et qu’ils dépendent des théâtres. Ce n’est pas vrai pour tous les théâtres, ni pour toutes les compagnies, mais il y a quand même beaucoup de théâtres qui gagnent de l’argent, et en face des compagnies qui ont tendance à en perdre.

Elles en perdent volontairement quand même, elles acceptent de payer, personne ne les oblige à être là…

Non bien sûr, personne n’est obligé, mais en même temps quand on a pas d’autre lieu pour faire son travail, on est un petit peu obligé quand même. On a donc maintenant ce déséquilibre, et la question c’est de savoir si le Off doit intervenir là-dedans, ou pas. Si le Off n’intervient pas, il respecte cette idée de liberté, mais il accepte aussi de créer un déséquilibre de plus en plus important, et je pense que ce n’est pas la vocation du Off. La liberté c’est une chose, mais la France c’est aussi l’égalité et la fraternité. Par conséquent, on doit aussi revendiquer ces autres valeurs. On se doit d’être interventionniste, dans la mesure du possible et de nos moyens, et dans la limite du droit privé bien sûr, pour réguler ça.

La réalité, c’est qu’une fois que les compagnies ont payé le logement, les transports, la nourriture etc…elles se retrouvent à utiliser leur salaire comme variable d’ajustement, grâce au système d’intermittence, et donc on a des artistes qui ne sont plus payés pour ce qu’ils font, et qui sont sous-payés par rapport à leur travail. Quand on rentre dans une logique où l’emploi devient une variable d’ajustement, on va dans le mur, on va vers des artistes qui souffrent parce qu’ils ne sont pas valorisés. La question est donc de savoir comment le Off peut redonner aux artistes une valeur de travail, mais dès qu’on intervient on se heurte à cette idée de liberté, et alors d’une certaine manière au fondement même du Off. C’est ça qui est très compliqué à gérer.

Accompagner les compagnies, ce n’est pas forcément réguler le prix des locations des salles. Est-ce que vous envisageriez éventuellement d’autres solutions comme un partenariat avec la ville ; on pourrait imaginer utiliser les logements étudiants qui sont vides en juillet par exemple. Ça permettrait peut-être d’accompagner sans intervenir…

Là où on peut effectivement intervenir, c’est en cherchant tous les endroits où on peut baisser les charges des compagnies. Pour qu’une compagnie s’en sorte il faut, un, qu’elle paye moins cher, et deux, qu’elle ait plus de recettes ; ce sont deux axes différents. Pour ce qui est des charges, on peut influer sur les questions d’affichage, parce qu’on sait que ça leur coûte extrêmement cher. On essaie de voir actuellement par exemple si le Off ne peut pas prendre en charge la fabrication des affiches, mais bien sûr tout cela doit être validé par le Conseil d’administration, ce ne sont que des propositions.

Si on veut que les gens soient égaux, il faut que tout le monde applique le même droit du travail, mais on s’aperçoit qu’il y a des structures subventionnées ou privées qui ont les moyens de le faire, certaines qui n’ont pas ces moyens et certaines qui ne veulent pas le faire. La première chose à faire ce serait de créer une sorte de fond d’aide à l’emploi ou à la création, qui serait alimenté par les partenaires avec lesquels on travaille, en faisant payer les cartes professionnelles par exemple, qui aujourd’hui sont gratuites. Sur notre système de billetterie, tickets Off, on prélève une commission qui est reversée à 50% pour les compagnies et à 50% pour les frais de gestion. Le but est d’accompagner financièrement les compagnies, avec la contrepartie qu’elles appliquent les conventions collectives, qu’elles communiquent les fiches de paye etc…c’est ce que font tous les organismes de subventionnement.

On a 1 500 compagnies, mais elles ne sont pas toutes éligibles. Une personne seule en scène a plus de chances de s’en sortir économiquement qu’un spectacle qui mobilise beaucoup de personnes par exemple. Il faut donc mettre en place des critères pour voir comment on peut aider. On fera une expérimentation en 2017 si le Conseil d’administration valide.

Vous êtes confronté à une pluralité des types de spectacles, est-ce que vous aimeriez mettre en place une ligne de programmation ? 

Non pas du tout, le but du Festival n’est pas d’intervenir artistiquement. Nous on est vraiment dans l’optique d’appliquer les conventions collectives et le droit du travail pour tous, parce que c’est la base de la liberté et de l’égalité entre les gens.

La deuxième chose à faire, c’est de jouer sur les recettes ; aujourd’hui on a une importante programmation artistique et trop peu de public. L’enjeu va donc être de trouver comment faire venir de nouveaux publics, quels sont les blocages, et c’est quelque chose qui n’a pas assez ou pas été fait à mon avis, parce qu’on est encore dans l’idée que le théâtre touche un certain type de population. Pour moi, on peut faire quelque chose avec les touristes par exemple. La proportion de festivaliers, autour de 6 000 chaque année, a plutôt tendance à stagner, mais sur l’aspect touristique il y a un vrai potentiel ; on a à peu près 2 millions de touristes qui viennent l’été, et on sait que 60% d’entre eux viennent pour des raisons culturelles. Les spectacles vivants restent peu fréquentés parce qu’ils posent des problèmes de langues, d’esthétique, mais aussi parce que les gens ne sont pas assez informés, donc il faut travailler là-dessus. Je me suis aussi rendu compte qu’on ne ciblait pas assez la tranche des 18-25 ans ; on a aucun tarif réduit ! Il faut une vraie analyse des raisons pour lesquelles on attire pas de nouveaux publics, est-ce que c’est trop cher pour les jeunes ? Trop vieillot ?

Enfin la dernière chose, ce serait de voir comment on peut élargir les frontières du festival, qui pour l’instant se déroule intramuros, donc forcément pour se loger quand on a une demande supérieure à l’offre, il y a automatiquement une inflation des prix. Il faut voir avec la Mairie d’Avignon comment on pourrait éventuellement s’organiser.

Vous dites « il faut », est-ce que c’est quelque chose qui est déjà en cours ?

Oui, on a déjà commencé à en parler. Mais voilà, c’est une collectivité territoriale qui a des problèmes financiers comme partout, les transports en commun ça coûte de l’argent donc ça ne se fait pas comme ça. En 2017 on fera une expérimentation sur une ville du grand Avignon qui a un système de transports en commun et une infrastructure culturelle, pour voir si on peut créer des flux.

Concernant vos rapports avec le Festival « In », le Festival d’Avignon, est-ce que votre arrivée à la direction n’est pas une bonne chose pour assouplir la relation, et justement pour travailler avec eux sur le problème des transports en commun par exemple, puisqu’ils disposent d’une navette ?

Il n’y a pas de conflit avec le In, c’est un faux problème. Le schéma habituel, c’est de dire que le Festival d’Avignon représente le théâtre public, qui met en avant le projet artistique, alors que le Festival Off serait le théâtre privé qui valorise le rapport économique. Effectivement, on gère des intérêts privés différents, mais ce clivage public-privé est désuet, il existe de moins en moins en réalité, et je ne parle pas que pour Avignon. On s’aperçoit que les productions privées commencent à travailler en partenariat avec des scènes nationales, qui ont besoin de financements privés, justement parce qu’on a un désengagement croissant des pouvoirs publics sur le financement de la culture.  Dès lors qu’il n’y a plus d’argent public, soit il n’y a plus de culture, soit ça devient un financement privé ; la réalité c’est qu’on va vers une privatisation de la culture, et ça ne veut pas dire que ça va forcément détériorer l’artistique, c’est juste une autre logique.

C’est pour ça que le conflit entre les deux festivals est de nature plus idéologique que pratique. Ça fait un an et demi qu’on travaille ensemble et c’est nécessaire parce que, même si ce sont deux festivals aux identités différentes, on a des problématiques communes, comme le renouvellement des publics. Il faut savoir aussi que le théâtre privé génère beaucoup plus de créations que le théâtre public ; l’année dernière sur 1 600 spectacles, 1 000 étaient des créations. Mais bon, ces rapports là entre les deux festivals, je pense sincèrement que les gens s’en fichent complètement.

Vous dites que les gens s’en fichent, mais on a l’impression qu’il y a bien deux publics séparés…

Des études ont été réalisées là-dessus, sur la base de sondages. Le public du Off va voir en moyenne 2 pièces dans le In, et 8 dans le Off. Il faut aussi souligner que l’offre n’est pas la même non plus ; on a 50 spectacles d’un côté, et 1 500 de l’autre ! Mais ça veut bien dire que les gens circulent entre les deux, il y a une transversalité.

Est-ce que l’inverse est exact ? 

Je ne sais pas, il faudrait demander les chiffres au In.

Aimeriez-vous être physiquement plus présent du côté du In, intervenir à l’occasion de tables rondes par exemple, pour raconter un peu tout ce que vous nous dites là ?

Encore une fois, mon combat n’est pas du tout artistique. Je souhaite accompagner sur l’emploi, et je ne vois pas le In s’opposer à ça. Les artistes sont vraiment en situation de précarité.

Qu’en est-il de l’état des théâtres ? Il y a eu beaucoup de progrès fait en la matière depuis plusieurs années mais plusieurs sont encore très vétustes. Comment le Festival Off pourrait s’assurer de leur bon état ? 

Nous n’avons aucun pouvoir par rapport à ça. Là où nous pouvons travailler en revanche, c’est sur une transparence sur les prix de location.

Le public n’est pas forcément au courant effectivement que des compagnies peuvent payer parfois jusqu’à 10 000 euros pour avoir un créneau dans une salle…

Même plus que ça. Mais ce n’est pas le problème du public. Et puis aussi, il ne faut pas forcément jeter la pierre aux propriétaires, qui ont aussi besoin de rentabiliser un bien immobilier. Le souci, c’est qu’une compagnie qui arrive aujourd’hui n’a pas de moyens pour évaluer le marché. Si on arrive à étendre le festival, on entraînera obligatoirement une baisse des prix, parce que les compagnies verront qu’elles peuvent être logées à 3-4 kilomètres d’Avignon grâce aux transports, et on sait que dès qu’on s’éloigne, les loyers peuvent être 20 voire 30% moins chers.

Vous êtes aussi le directeur artistique du Théâtre des 3 Soleils à Avignon, et producteur de spectacle, est-ce que vous allez cumuler ça avec vos nouvelles fonctions? 

Bien sûr !

Visuel : DR

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. amelie@toutelaculture.com

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