Politique culturelle

Entretien avec Célimène Daudet pour le Haiti Piano Project

Entretien avec Célimène Daudet pour le Haiti Piano Project

25 octobre 2018 | PAR Yaël Hirsch

Du 15 au 24 novembre a lieu la deuxième édition du Haiti Piano Project à Port-au-Prince et à Jacmel. Un Festival unique qui a commencé par … l’acquisition d’un piano pour l’île qui n’en avait plus depuis le tremblement de terre. Initiatrice du Haiti Piano Project et programmatrice d’un festival qui propose des concerts mais aussi des ateliers et des rencontres, la pianiste Célimène Daudet nous parle de cette aventure extraordinaire qui se poursuit et qui grandit pour la plus grande joie des Haïtiens.

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Le festival se constitue autour de l’instrument qu’est le piano. Depuis combien de temps il n’y a plus de piano a Haïti ? 

Effectivement il n’y avait plus de piano de concerts. Il y avait des pianos droits dans des écoles de musique ou chez des particuliers mais plus de pianos en suffisamment bon état et de taille suffisante pour faire des bons concerts. Il n’y en avait plus depuis le tremblement de terre. Le dernier dont on connaissait l’existence était celui qui appartenait à l’ambassade de France qui a été détruit dans le tremblement de terre. Je suis haïtienne du côté de ma mère et ça faisait plusieurs années que ça me travaillait de me rapprocher de mes racines, de mieux connaitre le pays et mon idée était de donner un concert en Haïti. La réponse qu’on m’a donnée, notamment les acteurs culturels français sur place m’ont dit qu’ils voulaient que je vienne mais qu’ils n’avaient pas de piano ou du moins pas de qualité suffisante pour faire un récital. Je me suis dit qu’il fallait emmener un piano en Haïti pour qu’il y reste et que je puisse construire un projet autour qui est devenu le festival ensuite. Des ateliers aussi pour les enfants, qu’on puisse créer quelque chose autour d’un beau piano en partant de la conviction que même si c’est un pays en difficulté ce soit le meilleur. Que les artistes, les instruments, et la programmation soit aussi bonne qu’ailleurs. Le meilleur pour tous.

Qui vous a aidé ? 

Il y a eu plusieurs sources. Des dons de particuliers, de gens qui me suivent, qui me connaissaient en tant que pianiste, qui achetaient des disques.J’ai communiqué beaucoup avec les réseaux sociaux, newsletter, et les gens ont répondu favorablement donc il y a eu beaucoup de dons, d’une centaine de gens, des petites sommes et des plus importantes qui ont permis d’acheter le piano. Ensuite le festival en lui-même a pu être monté grâce à un réseau de partenariats qu’on a mis en place. Aussi bien avec des institutions locales par exemple une banque haïtienne, une fondation, les acteurs français sur place, ambassade, fondation, etc. Principalement des acteurs locaux, français ou haïtiens et on est aussi soutenu par une fondation américaine qui s’occupe de beaucoup de projets en Haïti. Une fondation canadienne également, suisse. Cela vient donc soit d’institutions publiques locales, soit d’institutions privées, d’institutions étrangères et de donateurs.

Pour des gens qui n’ont plus tellement  l’habitude de venir à des récitals neuf jours de festival ça peut paraître beaucoup ? 

En fait c’est presque pas assez. C’était un pari parce que la première année je ne savais pas trop comment les gens allaient réagir mais à l’issue de la première édition j’étais vraiment confortée dans l’idée qu’il fallait le refaire et qu’il fallait du temps. La réaction a été tellement enthousiaste et demandeuse. Mon idée n’était pas de faire un festival que de piano ou de plaquer un modèle de festival déjà existant en France mais d’essayer de trouver quelque chose qui puisse mettre en valeur la culture et la musique haïtienne et qu’on puisse faire des choses avec des artistes haïtiens qui ne soient pas forcément des musiciens d’ailleurs. On a fait quelque chose avec un poète, un slameur, un chanteur, cette année un poète et un peintre sont là aussi. L’idée est de se retrouver autour de thématiques communes qui peuvent parler à tous. Par exemple il y a un concert sur le thème de l’extase au sens mystique du terme, ça peut aussi bien être de la musique de Bach que des tambours vaudous haïtiens. J’essaye de composer un programme qui puisse être un parcours d’une musique à l’autre sans qu’il y ait forcément une cohérence musicologique. Il y a un thème qui nous lie tous et à travers lequel on peut tous se retrouver et on compose autour de ça.

Parmi les pianistes invités du monde entier c’est plutôt des français ou très international ? 

Il y a des gens qui reviennent aussi. Par exemple le violoniste Guillaume Latour avec qui j’ai déjà beaucoup travaillé. Il y a une compositrice franco-italienne qui s’appelle Gaja Maffezzoli qui revient pour faire des ateliers pour les enfants, l’année dernière pendant dix jours elle avait beaucoup travaillé avec eux donc elle revient pour approfondir ce qu’elle avait commencé. Dans un premier temps, je me suis adressée aux personnes que je connaissais, les musiciens que je côtoyais, dont j’aimais le travail et qui seraient intéressés par l’idée de découvrir Haïti et de passer du temps là-bas mais finalement il n’y a pas d’histoires de nationalités. Il y a un pianiste luxembourgeois Francesco Tristano qui vient, un trio avec piano américain qui vient de New-York mais ils sont tous originaires des Caraïbes.

C’est vous qui les choisissez ou certains viennent à vous en ayant entendu parler du festival ? 

Le trio new-yorkais c’est eux qui m’ont contactée, j’ai été écouter ce qu’ils faisaient et ça m’a semblé avoir du sens par rapport à ce qu’on fait en Haïti. Il y en a d’autres à qui je demande de venir et qui acceptent par exemple Francesco Tristano était tout de suite partant et a dit « c’est génial de jouer dans la première République noire ». Il y avait quelque chose de fort pour lui d’aller jouer en Haïti qui a quand même une histoire assez forte qui a été la première colonie à s’émanciper. Certains ont envie de participer beaucoup aux ateliers avec les enfants, qui voient leur voyage comme une mission de transmission pédagogique.

Et ça ne se passe pas que à Port-au-Prince ? 

Il y a quand même quatre concerts et des ateliers sur quatre jours à Port-au-Prince, six jours à Jacmel avec six ou sept concerts. On y est plus implanté parce que j’ai eu un coup de coeur pour cette ville quand j’y suis allée, j’ai adoré l’ambiance et je m’y suis sentie bien. J’ai trouvé un lieu de concert qui m’a énormément plu, c’est une ancienne halle de fabrique de café c’est un bâtiment immense, un peu industriel qui a toute une histoire. Haïti était très impliquée dans le commerce du café et Jacmel en particulier donc il y a ces grands bâtiments magnifiques dans lesquels on va faire les concerts.

Et vous transportez le piano d’un lieu à l’autre ? 

Le piano est hébergé à l’année à Jacmel, on va d’abord le chercher pour l’amener à Port-au-Prince pour le début du festival ensuite on le ramène à là-bas.

Et avec le climat le transport n’est pas trop compliqué ? 

Jusqu’en octobre il pleut beaucoup mais c’est vrai que c’est un climat avec 100% d’humidité même quand il ne pleut pas donc le piano lui est tropicalisé. Yamaha fabrique des pianos tropicalisés, des pianos spécialement conçus et traités pour supporter l’humidité et accessoirement les attaques de termites. Les bois sont traités et travaillés pour pouvoir résister et ne pas être endommagés par tout ça. Pour les instruments à cordes, le problème est sur la durée, si on laisse un instrument pendant un an dans un climat très humide ça peut poser problème mais quelques jours ce n’est pas grave. Le piano est hébergé, lui, dans un studio d’enregistrement qui a été financé par une fondation américaine, dans des conditions optimales.

Vous avez un rapport particulier à cet instrument ? 

Je ne le considère pas du tout comme mon piano, pour moi c’est le piano des Haïtiens. Je l’ai acheté pour qu’il y ait ce piano en Haïti et qu’on puisse faire des choses aussi bien nous à travers l’association qui crée le festival mais aussi pour d’autres projets.

Et cela vous influence de passer du temps en Haïti ? 

Cela m’a donné des réponses sur plein de sujets et d’aspects de la culture de ma mère, sur sa famille, sur des choses que je percevais mais que je ne comprenais pas tellement. Le fait de rencontrer beaucoup d’Haïtiens et d’y vivre pendant plusieurs semaines, il y a des choses qui ont beaucoup plus de sens pour moi. Chez ma mère par exemple, il y a des choses que je comprends mieux, que j’identifie mieux qui étaient un peu abstraites. La musique en elle-même je l’ai vraiment découverte sur place, je ne l’écoutais pas chez moi. J’ai grandi en France, on n’écoutait pas du tout de musique haïtienne donc je l’ai vraiment découverte là-bas. Cet univers est très lié à la culture vaudou qui est très développée en Haïti donc ça m’a ouvert plein de portes sur ce qu’est la culture haïtienne de manière générale. J’ai rencontré aussi plein d’artistes, tout le monde crée quelque chose en Haïti, a une activité dite « artistique ». Cela m’a fait découvrir une autre manière d’aborder l’art de manière générale.

Comment passer à une programmation à l’année, en Haiti ? 

Pour l’instant ce que j’ai voulu créer là-bas ce sont des ateliers ponctuels, c’est-à-dire seulement pendant le festival. Mon idée à moyen-terme c’est d’essayer d’avoir quelque chose de plus suivi à l’année mais qui nécessiterait d’y aller plus souvent ou de former des gens sur place pour pouvoir poursuivre le travail. Cela c’est un travail que j’ai vraiment dans la tête mais qui nécessite du temps. Il a déjà fallu aller visiter toutes les écoles de musique dans ces deux villes, rencontrer les profs, savoir quels étaient leurs besoins et en quoi on pouvait contribuer et les aider. Ils ont un besoin énorme en instruments de musique. Mon idée est déjà d’équiper beaucoup mieux les écoles, pas qu’en piano mais aussi en instruments à cordes et en cordes tout simplement pour pouvoir changer les cordes des instruments. Il manque plein de choses. J’aimerais réussir à faire venir des pianos numériques pour les enfants des écoles de musique et qu’ils ne soient pas confrontés à ce problème d’humidité.

Quelque chose d’important à rajouter ? 

Les concerts sont ouverts à tous et gratuits. L’an dernier, chaque soir c’était plein à craquer et il y a un vrai engouement. J’ai eu la sensation qu’il n’y avait pas d’appréhension sur le fait que c’était majoritairement de la musique classique. Les gens étaient vraiment heureux qu’il se passe quelque chose de qualité et ça je pense que c’est une manière de valoriser un pays ou un peuple que de montrer que chez eux aussi on a envie de faire des belles choses. Qu’on peut faire un beau festival, avec des grands artistes qui viennent, etc. Ça se passe aussi en Haïti.

visuel : photo officielle et affiche du festival

Interview : Yaël Hirsch

Retranscription : Lisa Bourzeix

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : yael@toutelaculture.com

Une réflexion sur « Entretien avec Célimène Daudet pour le Haiti Piano Project »

Commentaire(s)

  • Jasmine Claude Narcisse

    Merci de ce beau projet et félicitations à Madame Daudet.
    Je me permets de vous faire remarquer que nous disons « en Haiti » et non « à Haiti », le H n’étant pas aspiré. Le nom actuel du pays vient de la restauration, à l’indépendance, de l’appellation indienne de l’île précédant l’invasion colombienne « Ayti ».

    octobre 28, 2018 at 3 h 55 min

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