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[entretien] Journée Internationale des droits des femmes : Parlons sexisme, féminisme et stéréotypes avec la Brigade AntiSexiste

[entretien] Journée Internationale des droits des femmes : Parlons sexisme, féminisme et stéréotypes avec la Brigade AntiSexiste

08 mars 2017 | PAR Joanna Wadel

A l’occasion de la Journée Internationale du droit des femmes, Toute la Culture est allé à la rencontre d’un groupe de féministes bien décidées à lutter pour le droit à l’image des femmes. La Brigade AntiSexiste. Elles réinvestissent l’espace public en dénonçant à coups d’autocollants les publicités discriminantes : Quelles sont leurs revendications ? Pourquoi pensent-elles que ces stéréotypes sont une atteinte réelle au droit des femmes ? Elles vous expliquent !

Depuis peu, vous l’avez peut-être remarqué, certaines affiches publicitaires revêtent la mention « sexiste », un petit autocollant simple et voyant apposé en série sur les panneaux du métro, de la rue, des murs. Derrière ce phénomène, un groupe de jeunes femmes cherchent à interpeller, et surtout, à avertir des dangers des stéréotypes promulgués par la publicité. Des femmes seins nus pour vendre un parfum ou du yaourt, des postures irréalistes ou dégradantes et des corps retouchés, ces dernières années le marketing de ce qu’on nomme communément l’hypersexualisation a explosé et envahit littéralement nos espaces. Face à ce retour en force d’un sexisme martelé et habilement déguisé, elles ont décidé d’agir pacifiquement mais sûrement pour faire entendre leurs voix et leurs droits à protester contre ces réclames en tant que femmes. Car malgré les lois censées encadrer les droits des femmes en matière d’image dans toute production audiovisuelle hexagonale, ce qui relève de la responsabilité du CSA, aucune prévention dans l’espace public explicite et assumée n’existe encore pour ce domaine. Et pour cause, malgré les conséquences sociologiques évidentes sur la population : complexes physiques dès le plus jeune âge, méprises, préjugés, boulimie et troubles alimentaires chez les jeunes filles, désinformation à l’origine de nombreux troubles sociaux et psychologiques profonds, il n’est pas simple de lutter contre ce type de sexisme puisqu’il est fort lucratif et (très) à la mode.

La Brigade AntiSexiste (BAS) s’est donnée pour mission de débusquer ces représentations à risque de la femme et donne à ses adhérentes, toutes citoyennes qui désireraient prendre part à la cause, les moyens d’agir par elles-mêmes en collant les stickers « sexiste » qui leur ont été fournis. Ces « brigadières », « combattent », ce qu’elles considèrent comme des violences faites aux femmes, des termes forts qui supposent l’idée de résistance et d’insécurité au quotidien. Face à une telle organisation, si bien rodée à la communication claire et marquante, la rédaction a souhaité en savoir plus et leur donner la parole en ce jour symbolique des « droits des femmes », qui devraient être innés et sont paradoxalement à nouveau mis sur la sellette.

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Comment s’est constitué votre organisation, qui êtes-vous et comment définiriez-vous votre action ?

La Brigade Antisexiste est un groupe féministe qui combat les représentations sexistes dans l’espace public, et notamment dans la publicité. Elle est née de l’initiative d’une poignée d’amies, toutes féministes, toutes excédées d’être confrontées chaque jour à des images dégradantes dans le métro et dans la rue sans avoir moyen de s’y opposer et d’y répondre. Partant du principe que ces lieux nous appartiennent au moins autant qu’aux marques qui cherchent à vendre leurs produits sur notre dos, nous avons décidé qu’il n’était plus question de leur laisser le monopole de l’expression dans l’espace public. Puisque la publicité est omniprésente et qu’il est de toute façon impossible d’y échapper, nous essayons d’inverser ses effets en encourageant les passant.e.s à remettre en question ces représentations qui leur sont imposé.e.s et qui pourraient, autrement, sembler banales et donc passer inaperçues.

L’idée simple et pourtant très efficace vous est venue de poser un mot, un seul : « SEXISTE », sur ces affiches. C’est quelque chose de fort symboliquement ?

– C’est l’idée de l’autocollant “SEXISTE” : il ne camoufle pas les images que nous dénonçons, au contraire, il sert à attirer l’oeil et à poser des questions. Qu’est-ce qu’on me vend ? Comment me le vend-on ? Est-ce bien normal ? Il ne réunira pas forcément tout le monde autour de notre opinion, bien-sûr, car la publicité est plus subtile qu’on ne le croit et qu’il ne suffit pas de pointer un problème du doigt pour qu’il soit compris par tout.e.s, mais que l’on soit d’accord ou non, en voyant l’autocollant, on réfléchit. Peut-être même qu’on doute, et c’est ce qui importe le plus aujourd’hui pour faire évoluer les mentalités.

Le sexisme est un mot vaste qu’on entend un peu à tout bout de champ, il est surtout évoqué pour définir les injustices sociales dont sont victimes les femmes : différences de salaires, parité… Mais vous mettez l’accent sur quelque chose de différent, quelle en est votre définition et en quoi cela défend-il le droit des femmes ? 

Les différences de salaire, la parité, c’est très important mais ce n’est que le sommet de l’iceberg. On entend parfois des gens dire soutenir le féminisme sur ces questions là, qui seraient prioritaires et plus raisonnables que nos propres prises de position, comme nos protestations contre l’hypersexualisation des femmes, par exemple. Mais l’idée que nous défendons, c’est qu’il y a justement un lien entre ces inégalités chiffrées, visibles, et un problème plus large qui est celui de la représentation des femmes. Le sexisme, finalement, c’est le fait de définir les femmes par opposition aux hommes, et tout ce qui en découle. Aujourd’hui encore, malgré un discours égalitaire qui se fait de plus en plus entendre, on continue de nous transmettre des images qui situent les femmes par rapport aux hommes : la mère, l’épouse et l’amante sont des rôles traditionnels qu’on va retrouver dans notre culture en part majoritaire, et de façon particulièrement remarquable dans la publicité. Alors dire qu’il n’est pas acceptable qu’une marque de produits vaisselle emploie systématiquement une femme dans ses visuels de promotion, sous prétexte qu’elle vise un public de “ménagères”, ou qu’une marque de parfum associe à son produit un corps de femme dénudé et réifié, sous prétexte que cela donnera envie aux femmes d’acheter le parfum pour se sentir séduisantes (pour les hommes) ou aux hommes de l’offrir à leur compagne, c’est refuser que les intérêts financiers des grandes marques permettent à ses représentations sexistes de se maintenir et de s’ancrer dans les mentalités jusqu’à causer des inégalités comme celles que nous mentionnions tout à l’heure.

Beaucoup de gens sur les réseaux sociaux et publiquement ne comprennent pas votre objectif, et vous accusent en quelques sortes de vouloir bâillonner ou diaboliser la féminité, de vouloir faire taire les femmes qui consentent à jouer le jeu de la séduction, un peu comme si vous étiez contre les femmes finalement, contre leur beauté… Qu’avez-vous à leur répondre ?

– S’il y a bien une chose que nous défendons farouchement, c’est la liberté des femmes, notre liberté à faire ce que nous voulons de nos vies et de nos corps, de nous épanouir et de définir nos destins sans que l’on ne nous impose de limites. Seulement, nous pensons que dans la société dans laquelle nous vivons, ce choix est très loin d’être libre. Les représentations auxquelles nous avons accès sont en vérité très limitées, même si cela change petit à petit. Dans ces conditions, “consentir” au jeu de la séduction, est-ce vraiment un choix ? Nous pensons que dans une très grande majorité des cas, cela relève davantage d’une intériorisation des règles qui nous ont été imposées au fil du temps par la société patriarcale, et que cela maintient les femmes dans leur soumission bien plus que cela ne peut les libérer. Nous ne sommes pas contre la beauté des femmes, bien au contraire. Nous défendons simplement l’idée qu’elle existe en-dehors des standards de beauté qui nous sont imposés par le matraquage publicitaire, notamment. Car il est également important de rappeler que nous sommes dans une démarche bien spécifique qui concerne la publicité : qu’une femme porte du maquillage ou des talons hauts dans sa vie réelle, certes, cela peut être un choix et notre but n’est en aucun cas de la blâmer ou de la condamner pour cela. A la rigueur, nous l’invitons à s’interroger sur les raisons de ce choix, ou plutôt de ce consentement. Est-ce vraiment un choix conscient ou est-ce une habitude ? Le fait-elle par envie, ou bien par peur ? Mais le cadre de la publicité change totalement la donne : les mannequins sont des femmes rémunérées qui ne choisissent pas la façon dont elles sont représentées. Leur tenue, leur maquillage, leur pose ne sont pas leur choix, mais celui des chargés de communication et des publicitaires. Donc accuser une publicité de sexisme, ce n’est pas accuser la femme, mais la représentation, l’idée, d’où ce slogan que nous utilisons régulièrement : “Ceci n’est pas une femme mais un objet publicitaire.”

La Brigade compte t-elle des hommes ? Considérez-vous comme important le fait que des hommes rejoignent ce débat et se battent à vos côtés pour dénoncer le sexisme dans l’espace public, pourquoi ? Parce qu’en effet certains discours féministes tendent à écarter les hommes du débat, précisant que c’est encore une façon pour eux de s’imposer et qu’ils ne peuvent pas comprendre complètement le combat porté par le féminisme car ils ont l’avantage au quotidien d’être du « bon côté », partagez-vous cette vision ?

– Les hommes sont les bienvenus à la brigade, mais nous ne blâmons absolument pas les groupes féministes qui choisissent la non-mixité. Nous exigeons simplement des hommes qui veulent nous rejoindre d’écouter et de respecter la parole des femmes. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas si évident, puisqu’il nous est arrivé de devoir exclure un militant en raison de son comportement inapproprié. Par ailleurs, ce n’est pas déraisonnable de considérer que les hommes ne pourront jamais saisir l’étendue du sexisme ordinaire et la façon dont il est vécu par les femmes. C’est pourquoi il est important de demander aux hommes d’être extrêmement à l’écoute et d’entrer dans un débat sur le sexisme et les droits des femmes en étant conscients que leur point de vue ne correspond pas à la réalité, que leur vécu n’est pas notre vécu – ce qui est très différent du fait d’interdire aux hommes de réfléchir à ces questions, comme on le reproche souvent à tort aux féministes. Sur certains sujets, cela semble même essentiel de rester entre femmes, ne serait-ce que pour des raisons de sécurité et/ou de libération de la parole. Dans le cas précis de la Brigade, nous estimons qu’il est logique d’inclure quiconque a la volonté de lutter avec nous, puisque nous agissons dans l’espace public à l’aide de supports visibles par tou.te.s et que nous construisons notre action sur la base du débat et de l’échange. Tant que chaque participant.e respecte ces simples règles de conduite et vient débattre avec un esprit ouvert, alors tout point de vue permet d’enrichir notre action, y compris celui des hommes.

Propos recueillis par Joanna Wadel – Toute la Culture 

Visuels : © Brigade AntiSexiste logo – photos des brigades antisexistes – © BAS – @anti_sexiste – © Facebook

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