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Entretien avec Chantal Loïal, pour la quatrième édition du Festival Le Mois Kréyol

Entretien avec Chantal Loïal, pour la quatrième édition du Festival Le Mois Kréyol

13 octobre 2020 | PAR Loïs Rekiba

Chantal Loïal est la directrice de la compagnie Difé Kako qui organise le festival Le Mois Kréyol, l’occasion de célébrer en même temps les vingt-cinq ans de la compagnie en continuant de mettre en avant à travers la pluridisciplinarité des arts et des pratiques un panorama immanquable des cultures ultramarines sur tout le territoire métropolitain.

Que représente cette quatrième édition toute spéciale de Festival Le Mois Kréyol, pour vous et pour la compagnie  ?

Pour tous les artistes, et pour tout le monde, c‘est assez particulier vu le contexte sanitaire que nous vivons. Donc je vous avoue que concernant la compagnie Difé Kako la situation est particulière. Nous avions des choses de prévues fin juillet en plein air où, là, on se sentait un peu plus en sécurité. Maintenant c’est l’inverse car on nous demande d’être dans des salles aux effectifs drastiquement réduits et de ne plus faire les choses en extérieur sur scène, comme en juillet, où on proposait quelque chose qui était plus de l’ordre du festif et de l’animation de rue, de quartier. Ça change donc un peu la donne !. Là c’est l’occasion pour nous de se réemparer du plateau avec nos pièces chorégraphiques, et c’est vrai que quand on a été privé de scène depuis plus de huit mois c’est là qu’on ressent le besoin de mettre son art au service du public, au service politique, quelle joie !. Quel bonheur pour nous en tant qu’artistes de « remanger à sa faim », dans tous les sens du terme, si je puis dire : se réemparer de la scène et gagner sa vie en tant qu’artistes.

Pour insister plus en avant sur le caractère bien spécial de cette quatrième édition, celle-ci va également avoir la particularité de s’étaler dans le temps plutôt que d’être exclusivement consacrée aux mois d’octobre-novembre. Le festival va s’étaler jusqu’aux alentours de la mi-mars car beaucoup de choses ont dû être annulées sur la période octobre-novembre, avec la difficulté de l’accès aux salles due à la crise sanitaire le calendrier a donc été difficile à remplir avec les mesures prises en septembre qui nous ont amenées à modifier beaucoup de choses et, finalement, à s’adapter !. Il ne faut pas oublier aussi que nous organisons un festival itinérant et que pour cette raison nous ne pouvons faire fi de la difficulté sanitaire qui se pose aussi dans les territoires d’outre-mer comme la Guadeloupe, la Guyane et la Martinique.

C’est donc aussi pour toutes ces raisons que nous avons choisi de mettre en avant pour le festival deux thématiques qui font sens avec la situation sanitaire : l’écologie et les luttes sociales. On voit bien que les violences en général augment des plus en plus, et notamment les violences faites aux femmes qui ont explosé durant la période du confinement. Quant à l’écologie, beaucoup de villes du territoire métropolitain (Bordeaux, Strasbourg, Lyon, Tours) ont choisies des maires écolos, les problématiques liées à la santé et à l’environnement ayant été interrogées durant cette crise : ça change la donne. Et comme nous travaillons sur des thèmes de société -avec une pièce autour de l’environnement, Chlordécone, qui est plus spécifiquement lié aux Antilles mais qui est un prétexte pour parler de l’écologie et de l’environnement de manière générale – et bien nous aussi choisi de réadapter une pièce pour sur le thème de la transmission auprès des enfants et des familles : voilà donc un peu la donne, l’horizon d’action de la compagnie Difé Kako pour ses vingt-cinq ans.

Luttes sociales et écologie sont les deux thèmes qui structurent la programmation. Pourquoi est-il urgent pour le festival de s’emparer de ces thèmes en entamant des réflexions à leur propos grâce à une mise en avant d’un maximum de disciplines artistiques et de pratiques culturelles centrées sur l’expression de la créolité (tables rondes, projections, danse, musique théâtre) ?

En fait Difé Kako a toujours travaillé sur des thèmes de société. On a toujours été sur le sujet des violences, et j’ai toujours travaillé autour de celles faites femmes. Ce n’est pas quelque chose que je réinvente mais c’est au contraire quelque chose que je réactive, sur lequel je me réappuie et que je réadapte sans cesse et depuis toujours. Le spectacle que l’on réadapte pour le festival  existe depuis 2008 et on nous avions commencé à travailler dessus en 2006. Ces deux thèmes ne sont pas des prétextes pour nous, ce sont des sujets qui ont toujours été l’objet d’une vive préoccupation de notre part. 

Pourriez-vous nous éclairer sur votre définition de la créolité, et en quoi celle-ci trouve quelque part sa patte dans la programmation du festival, qu’avez-vous voulu faire ? En quoi votre définition a t-elle orienté la liste des intervenants, le choix des thématiques et des lieux ?

Chacun possède sa propre définition de la créolité. Certains sociologues très activistes en terme de terminologie, et qui adossent en majorité le terme créole à l’histoire coloniale, me feraient certainement des reproches quant à l’emploi de ce terme, mais essayons. En ce qui me concerne, mon créole à moi fait sens avec celui d’Edouard Glissant qui dit que nous sommes, en tant qu’êtres humains, dans « un tout le monde » et que nous sommes plusieurs racines à la fois, plusieurs rhizomes qui peuvent être singuliers tout en respectant l’altérité de l’autre. Comment faire groupe tout en étant pluriel et pluridisciplinaire tout en respectant l’autre dans son altérité ? Ce qui m’intéresse dans notre démarche artistique c’est comment avoir plusieurs pigments, plusieurs composantes de la société, pour avoir toutes les cultures et tous les corps pour les démocratiser. Si je rencontre demain un danseur de n’importe quelle culture, comment je peux échanger avec lui et dialoguer avec lui tout en le respectant et tout en respectant ma propre culture ? Et comment on fait pour faire jaillir une nouvelle fleur, une nouvelle plante de cette rencontre ? C’est ça l’idée de Glissant et telle est ma définition de la créolité en art, c’est à dire de voir aussi comment cette complexité que nous avons de vivre ensemble, comment cette même interrogation peut être service de l’art, comment ces cultures et ces corps peuvent entamer un dialogue.

Quant au choix des intervenants durant cette quatrième édition du festival, je dirais que ma patte se reflète au gré de mes rencontres déjà. Elle se reflète aussi parfois à rebours de la thématique, au sens où j’ai par exemple fait le choix d’inviter des gens qui ne sont certes pas forcément créoles géographiquement parlant, mais qui sont intéressants car, selon moi, le créole s’inscrit dans une relation triangulaire et transatlantique entre la France, l’Afrique et la Caraïbe puisque c’est bien le commerce triangulaire qui a donné naissance à ce que nous sommes aujourd’hui en tant que caribéens, en tant qu’afro descendants.

Au delà des différences géographiques, j’ai fait en sorte que mes invités soient des personnes qui font rejaillir les identités afro descendantes dans leur travail, dans leurs démarches qui s’inscrivent résolument dans la créolité, dans un certain sens de la comprendre, de la penser, de la travailler. Tous ces gens là font sens au travail que je souhaite mener, le triangulaire, qui ne peut pas se renfermer que sur les personnes originaires des territoires créoles car dans les territoires créoles, je répète, nous avons une afro descendance qu’on ne peut pas nier, il ne s’agit pas du tout de nier les identités créoles, mais de donner la parole à des gens qui, dans leur travail, racontent des histoires personnelles qui nous ressemblent et qui donnent sens, dans une sorte de miroir, dans un mouvement de rebond entre les territoires créoles et cette Afrique qui fait que nous sommes des afro-descendants. 

Maintenant, concernant le choix des thématiques, comme j’étais sur écologie j’ai invité Jessica Oublié, originaire de Guadeloupe, auteure du livre Tropiques Toxiques, et dont le travail consiste à réaliser des bd documentaires pour démocratiser la problématique de l’écologie pour tous le monde en se concentrant sur la polémique du chlordécone. Un sujet très actuel, alors que ça fait des années qu’on en parle mais l’État n’a reconnu ses tords qu’en janvier à propos des dégâts de ce pesticide qui a tué nombre de personnes aux Antilles. Moi je suis là pour donner une visibilité, pour vulgariser le projet des idées créoles et, quand ça fait sens avec la problématique,  je prends volontiers ! 

Quant aux lieux choisis, il y a par exemple le musée d’Aquitaine qui parle de l’esclavage et qui travaille en étroite collaboration  avec l’université de Bordeaux. La thématique du musée, celle du commerce triangulaire, entre en résonance avec notre projet et donc bien évidemment il se sentent concernés et ont envie de travailler avec nous. C’est important, vous savez, d’en parler et de vulgariser cette période de plein de manières différentes autres que l’objet muséal, pas seulement par le biais du patrimoine matériel, figé. Mais en prenant acte de la spontanéité de la parole, par le coté artistique, par la transmission du patrimoine immatériel chère à la compagnie qui, lui, ne se fige pas puisqu’il est en mouvement d’interrogation perpétuel grâce à l’expression artistique. 

Le Mois Kréyol se veut être un panorama immanquable des cultures ultramarines et de son patrimoine matériel et immatériel, quels lieux sont encore à investir pour mieux mettre en valeur ce panorama, au delà de ce savant jeu de la programmation entre lieux institutionnels et lieux alternatifs ?

Je pense qu’on a pénétré à peu près tous les lieux mais il y a encore pas mal de musées dans lesquels nous pourrions faire valoir notre démarche. À Nantes, à Paris aussi, je pense au Musée du Louvre ou au Musée d’Orsay par exemple. On manque encore de musées qui pourraient faire plus de sens à notre projet. Les lieux d’exposition aussi, mais plus pour les artistes émergents d’aujourd’hui, il y a un véritable manque à gagner de ce coté là. Sinon je pense qu’on a un peu montré l’exemple sur tous les lieux dans lesquels nous pourrions exister.

Maintenant il faut qu’il y ait plus de possibilités qui nous soient offertes, c’est à dire plus de villes, de communes et de lieux institutionnels qui s’emparent de notre démarche. Rien qu’à Paris, on a pas encore un gros lieu qui est prêt à mettre de l’argent, alors qu’il existe pléthore de théâtres publics emblématiques qui ont des moyens et qui sont dotés par le ministère de la Culture mais qui, à mon sens, n’ouvrent pas assez leurs portes. Des lieux comme ça pourraient s’emparer du festival et ainsi donner plus de visibilité à cette thématique et à cette culture créole. Pour l’instant, à Paris et en région parisienne nous sommes basés dans le treizième arrondissement mais il faut savoir que ce sont des lieux que nous investissons avec les subventions du festival et le soutien de la mairie du 13è. Mais ce ne sont pas encore des lieux qui utilisent leurs financements et leurs dotations pour faire un partage avec le festival, contrairement à Créteil qui a par exemple alloué une enveloppe pour le festival. Du coup c’est de ce point de vue là que l’on trouve que, à Paris, certains lieux ont encore besoin d’ouvrir la marche !.

 

Informations pratiques (programme, lieux, dates) à retrouver en un clic, ici.

 

 

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Loïs Rekiba

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