Interview : « Async » de Ryuichi Sakamato vu par Toog

11 mai 2017 Par
Antoine Couder
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A l’occasion de la sortie d’un nouveau disque de Ryuichi Sakamato, le premier depuis 2009, on a demandé au compositeur Toog alias Gilles Weinzaepflen, d’évoquer sa passion pour le grand musicien japonais

 Pour quelles raisons Ryuichi Sakamato a beaucoup marqué votre parcours musical ? 

Il y a une vingtaine d’années, j’ai donné un coup de main à un Japonais à Paris pour rédiger sa thèse en français. Avant de retourner dans son pays, il a souhaité me remercier en m’offrant sa guitare de luthier (aïe, je suis piètre guitariste), et quelques disques de sa collection, dont plein de Sakamoto : B-2 Unit, Illustrated Musical Encyclopedia, 1996, BTTB, BGM du groupe YMO (Yellow Magic Orchestra). Plus tard, j’ai rencontré Elisabeth Lennard, artiste américaine vivant à Paris, qui était parti filmer Sakamoto à l’époque de Furyo, un moment crucial de sa carrière avec les débuts de la MAO, les disquettes de sample, le synthé E-MU. C’est un très beau film qu’on peut voir sur youtube : Tokyo Melody.

Comment vous situez-vous en tant que musicien par rapport à l’œuvre de Ryuichi Sakamato ? 

Ryuichi Sakamoto cherche des voies nouvelles pour le piano tout en restant dans une logique qui me semble assez pop. Il aime les accords et la mélodie, même si elles s’étiolent, deviennent bribes, propositions infinitésimales, presque riens. J’aime sa façon de se déplacer sans cesse pour trouver des angles de vision étonnants. J’aime aussi son approche décomplexée : il a tout essayé sans jamais se boucher le nez. Rien ne le débecte, pas même la musique commerciale. Il est ami avec tout et tous, sans aucun cynisme, par curiosité, par ouverture au monde. Je me retrouve dans son goût de mêler ensemble piano, sons électroniques et sons du réels, dans son appétit mélodique, son goût pour la recherche, l’expérimentation, le renouveau.

Un nouvel album, le premier depuis 2009…

Dans un monde où l’on ne cesse de nous rappeler qu’il y a trop de tout, que ce trop va finir par tuer le tout, et nous avec, produire moins mais de façon plus pointue, en choisissant mieux et en étant plus exigeant, c’est encourageant pour le futur, pour les artistes. C’est la notion de responsabilité transposée dans le champ créatif. On ne peut pas vivre slow life et produire comme dans les années 80. Les artistes ne sont pas là pour produire, mais pour créer. Dieu a travaillé 7 jours, pas plus. Quoique…

Il s’est inspiré de sa collection de sons, enregistrés dans des ruines, des jardins, d’éléments naturels comme la pluie, le vent, des rumeurs de foule, le bruit des pas dans des herbes sèches, ou encore des vibrations des trois cordes du shamisen, vieil instrument japonais. J’imagine que ça parle à l’imagination de Toog ? 

Oui, cela rejoint les préoccupations de John Cage comme les miennes, depuis mes débuts (je suis allé enregistrer mon dentiste sur le premier disque), comme sur mon dernier album. A moins d’être totalement coupé du monde, il y a toujours des sons qui s’activent autour d’un instrument qui joue : une conduite d’eau, un bruit d’ascenseur, un klaxon de voiture, un type qui gueule dans la rue, un oiseau, les pas d’un voisin. Ces sons peuvent devenir des instruments à part entière, on peut leur donner une partie à jouer, comme on inviterait un ami de passage à couper du bois avec nous. On peut déconstruire la pyramide qualitative des sonorités. Aucun son n’est supérieur à un autre. Il y a tout un monde à découvrir : l’oreille est l’oeil du futur.

Ryuichi Sakamato a dit que ce disque est une bande originale pour un film imaginaire d’Andreï Tarkovski. Ubi, Adanta… on sent aussi un hommage aux compositeurs français de musique de films ? 

On sent le poids d’un ciel russe très bas et plombant l’âme, mais aussi (par élégance et modestie japonaise, il évitera de parler de lui-même), cette angoisse qui doit l’habiter en ce moment, se sachant malade, il cherche sans doute comme Bowie à donner le contour sonore qui convient le mieux à ce possible de sa propre disparition. Je ne peux pas m’empêcher d’écouter Async comme un requiem imaginaire, même si Sakamoto va guérir. Il y a dans tous ses albums, une dimension mélancolique intense. De la mort partout, comme dans la vie la plus vive.

Que pensez-vous du fait que Debussy reste le compositeur préféré de Sakamoto ? 

Je n’ai pas grand chose à dire à ce sujet, n’étant pas connaisseur de Debussy. Je sais que Debussy a été son premier choc musical d’enfant pianiste. Je suis beaucoup plus intéressé par sa relation avec le compositeur Toru Takemitsu, dont je suis fan, en particulier « In an autumn garden », merveille des merveilles pour mon oreille, ou bien certaines musiques de film (« Kwaidan » de Kobayashi m’a conduit à Takemitsu). Sakamoto et Takemitsu avaient en projet de recomposer ensemble les soundtracks de Ozu, dont ils s’accordaient à dire qu’ils étaient très mauvais.

Quel morceau, conseillez-vous pour ceux et celles qui vont le découvrir ?

Andata qui ouvre le disque est une merveille, tellement Sakamoto, il peut parler à tout le monde, aux oreilles les plus exigeantes comme à l’amateur de tofu (pardon).

Vos trois morceaux fétiches ?

« Thatness and thereness » sur B-2 Unit (l’une des pochettes de disque les plus réussies de l’histoire), « Lamento » sur Chasm (2004), l’incroyable « M.A.Y. In The Backyard » sur l’album Illustrated Musical Encyclopedia (1986).

(merci à Marc Zisman)

Visuel : autorisation Toog


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