« Voyager » de Russell Banks : petit précis de conjugalité en vadrouille

1 juin 2017 Par
Géraldine Bretault
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Le grand écrivain américain Russell Banks a 77 ans. Il choisit d’ailleurs de citer les Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar en exergue, comme pour reprendre cette phrase à son compte : « Je commence à apercevoir le profil de ma mort ».

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Russell Banks s’est marié quatre fois. Il le dit d’emblée, il connaît les écueils du mariage comme sa poche, et pourtant, à chaque nouvelle rencontre, l’histoire – la sienne – est à réinventer pour sa nouvelle compagne, en tentant d’être meilleur conteur qu’avec la précédente épouse… La première partie du récit, « Voyager », s’offre donc à lire comme le récit de conquête de Chase, sa dernière épouse, qu’il courtise en prenant son temps, afin d’assouvir la curiosité naturelle de celle-ci envers son passé.

Sans fausse pudeur, Russell Banks lui livre, et nous donne à lire, le récit de ses voyages de jeunesse, dont les périples se mêlent aux intrigues de ses liaisons amoureuses. Ce qui rend le récit assez fascinant, c’est sa parfaite conscience de la part cachée de lui-même qu’il peine à s’avouer, le secret inhérent à chaque être. D’autant que quand l’individu qui se livre est écrivain, il joue doublement de cette interface, maîtrisant parfaitement ce qu’il veut et ne veut pas dire.

Dans ce jeu de cache-cache avec sa mémoire, l’écrivain se révèle pourtant d’une redoutable précision pour décrire les paysages, notamment ceux des Caraïbes, qu’il a beaucoup fréquentés avec Darlène, puis Christine, puis Becky…

Si l’entretien avec Castro à Cuba ne manque pas de sel, c’est surtout cette forme du récit d’aventures amoureux qui nous séduit, nous donnant l’envie de partir sur-le-champ semelles au vent, histoire de voir quelles couleurs prendrait notre propre vie intime sous d’autres latitudes.

Car Chase, femme rencontrée dans la maturité, a droit à des égards touchants, ceux d’un homme mûr qui, les saisons ayant passé, les goûte un peu plus à chacun de leurs retours, et ménage la générosité et l’intimité de cette nouvelle partenaire. Le mariage à la sauvette à Edimbourg, contre-choix du cliché du voyage de noces, est un morceau du genre, puisque justement… il ne se passe plus rien. Voilà un couple ordinaire, épicurien, qui se nourrit de visites au musée, de retrouvailles précieuses avec leurs amis proches, et de bons repas.

La deuxième partie se lit plutôt comme un journal de bord du furieux amateur de randonnées et d’alpinisme que l’auteur est devenu. Bien qu’il narre avec modestie la préparation physique que requièrent ses plus vaillantes sorties la soixantaine venue, il apparaît vite qu’il est un véritable léopard des neiges…

Sans jamais verser dans l’autofiction nombriliste, lucide mais jamais mélancolique, voici un road-book brillamment traduit, à savourer au coin du feu, avec en prime le plaisir de voir un homme ausculter son rapport sensible au corps et au coeur des femmes – en cela une plume parente de Nicolas Bouvier.

 

« La randonnée solitaire et silencieuse est pratiquement une affaire religieuse. Une fois que vous vous y lancez et que la fatigue arrive, vos pensées remplacement le monde et vous devenez un transcendantaliste. » p. 212

« On ne fait pas l’ascension d’une montagne pour la conquérir mais pour être ainsi soulevé au-dessus de la terre jusqu’au ciel. C’est ce que savaient les anciens bouddhistes et les Incas, peut-être ce que savaient aussi tous les peuples d’autrefois. Gravir une montagne, c’est ce qui permet d’embrasser le ciel et d’y entrer en gardant son corps encore intact, encore relié à la terre : on vole dans les airs tout en ayant les pieds au sol et la tête et les mains dans le ciel. C’est une façon de s’entraîner non pas à mourir, mais à toucher la mort même – une façon de rencontrer les dieux à égalité. » p. 311

Voyager, récits de voyages, Russell Banks, traduit de l’américain par Pierre Furlan, Ed. Actes Sud, 320 p., 22,50 €