Au plus près du réel ou comment retrouver le monde

1 juillet 2016 Par Marianne Fougere | 0 commentaires

Dans Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, Matthew B. Crawford, philosophe et garagiste (!) nous explique comment nous reconnecter à la réalité dans un monde envahi par les écrans et gouverné par les capteurs d’attention. Profondément original et terriblement dérangeant, un livre à glisser entre toutes les mains.

Note de la rédaction :

En 2010, Matthew B. Crawford, s’était fait remarquer par la publication d’Eloge du carburateur, un ouvrage qui se voulait être un plaidoyer en faveur du travail manuel. Déployant une critique implacable des politiques systématiques d’allongement de la scolarité et des utopies annonçant l’avènement d’une radieuse société de la connaissance, Crawford cherchait avant toute chose à attirer l’attention de ses lecteurs sur la manière dont les travailleurs perdaient peu à peu contact avec le réel. Or, c’est précisément l’hypothèse d’une telle déconnexion que cet intellectuel aussi habile de son cerveau que de ses mains entend prolonger et étendre dans son nouvel essai. Etendre, car l’expérience d’une perte du monde nous concerne tous que l’on soit travailleurs manuels ou intellectuels.

La thèse de Crawford n’est pas séduisante. Mais, si elle a de quoi déplaire nos esprits farouches et réfréner quelque peu nos désirs technophiles, elle a néanmoins le mérite de la clarté. Selon lui, nous serions ainsi devenus des autistes complètement désincarnés, des individus non plus situés dans le monde et inscrits dans une société et une histoire mais sans attache aucune. Toute la pensée de Crawford repose sur cette dichotomie, au risque parfois de frôler l’excès voire de sombrer dans la caricature : d’un côté, le moi situé qui fait l’expérience de l’agir authentique et de la confrontation directe au monde et aux autres, de l’autre son délabrement en un ego faussement libre et autonome à qui seule est permise l’expérience d’un monde extérieur réduit à une image trompeuse. A y regarder de plus près, pourtant, tout dans la société de consommation semble tourner autour de nous, tout semble fait pour éveiller et retenir notre attention. Cette place douillette que nous offre, comme sur un plateau, ingénieurs sociaux, économistes attentionnés et experts en marketing est trompeuse car elle nous empêche de nous confronter à la matérialité de notre environnement matériel, aux contraintes et à la rétivité du réel qui nous conditionnent et, ce faisant, constituent qui nous sommes en nous permettant d’acquérir des savoir-être. Lorsque nous nous en remettons aux interfaces numériques et appuyons sans relâche sur des boutons et des écrans, nous pensons pouvoir échapper aux contraintes et frustrations du monde et devenir enfin libres de nos choix et de nos mouvements, or c’est l’inverse qui se produit : s’éloigner du monde et renoncer à l’aimer tel qu’il est nous rend en réalité plus vulnérables aux sollicitations marchandes et aux fausses certitudes.

L’ouvrage de Crawford ébranle donc nos certitudes et notre foi envers le progrès technique, elle déchoit également de leur statut d’autorité certains penseurs de la modernité libérale. Si l’on peut légitimement se joindre à Crawford et regretter avec lui que nos pratiques soient de plus en plus inféodées à des théories hors-sol, il est nécessaire cependant de prendre garde à ne pas réduire trop hâtivement les représentations à des illusions fumeuses. Dans un monde, comme le nôtre, sous l’emprise de technologies distrayantes et d’images, la revendication du réel est-elle vraiment, comme le suggère Crawford, l’apanage de quelques rares héros décomplexés parmi lesquels les facteurs d’orgues ? N’est-il pas bien plutôt envisageable de re-présenter autrement la réalité et de participer, au travers du langage et de la communication, à sa reconstruction ? Même étroits et sinueux, les chemins pour retrouver le monde sont plus nombreux qu’il n’y paraît. Crawford nous en indique un, à nous autres de prêter attention et tenter d’en découvrir d’autres.

Matthew B. Crawford, Contact. Pourquoi nous avons perdu le monde et comment le retrouver, La Découverte, 352 pages, 21 euros. Sortie février 2016.

 Visuel : Couverture du livre


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