Topor : aux frontières du réel

12 février 2016 Par Mathias Daval | 0 commentaires

Les Cahiers Dessinés, dirigés par Frédéric Pajak, poursuivent leur travail d’archivage des grands dessinateurs du XIXe siècle, au gré d’anthologies toutes aussi indispensables les unes que les autres.

Note de la rédaction :

Dans ce deuxième volume consacré à Roland Topor (après un « Topor, dessinateur de presse » paru en 2014), on retrouve une vaste compilation de quelque 370 illustrations de livres réalisées entre les années soixante et les années quatre-vingt. Le lecteur concerné par les longues exégèses devra passer son chemin : le parti-pris est ici de laisser vivre pleinement les dessins, avec des annotations contextuelles réduites à leur plus strict minimum – au-delà de la longue présentation biographique concoctée par Alexandre Devaux et de la préface de Philippe Garnier.

C’est que ce beau travail d’édition en met plein les yeux : il reprend, par ordre chronologique de parution, des séries d’illustrations parmi lesquelles bon nombre de trouvailles exhumées des profondeurs bibliophiles – dont certains tirages inférieurs à deux cent exemplaires… On y retrouve le goût prononcé de Topor pour la littérature de l’imaginaire, celle de Marcel Aymé, de Jacques Sternberg, ou de Boris Vian… Le Jean-Sol Partre issu de « L’Ecume des Jours », en couverture, résume à lui seul la puissance humoristique du trait de Topor : fumant la trompe de l’éléphant comme une pipe, il figure magnifiquement l’égotisme du philosophe…

L’humour noir et le non-sens tiennent la plupart du temps à un effet « panique » (d’après le mouvement fondé avec Arrabal et Jodorowsky), c’est-à-dire un décalage de l’espace-temps, vertigineux et inquiétant. Fellini parlait de Topor comme « le dernier représentant de ces véritables illustrateurs qui, comme Blake ou Daumier, Doré et Chiostri, sont capables de créer un univers complet, décrit jusque dans le moindre détail. Un « autre » monde donc, un monde diabolique né du mépris du nôtre ». Le consistant fragment (près de 120 pages) consacré à Marcel Aymé, auteur que Topor aura le plus illustré au cours de sa carrière, témoigne particulièrement de cette inquiétante représentation du réel.

Né en 1938 et mort en 1997, Topor aura traversé la seconde moitié du siècle en laissant une empreinte considérable. « Sur la carte de l’humour, Topor commence là où le rire finit », disait Sternberg. Dans ces lisières du non-sens, le dessinateur est à l’avant-garde. On pense ici également au mot de Chesterton : « Si le non-sens est réellement destiné à devenir la littérature de l’avenir, il devra donc nous donner sa conception de l’univers. Le monde ne doit pas être seulement tragique, romanesque, et religieux, il doit encore être absurde. Et nous espérons que le non-sens viendra compléter notre conception spirituelle des choses. »

Le monde des livres, vu par Topor, est une exploration sans fin de cette grande étendue inconsciente s’étalant entre l’auteur et le lecteur : absurde, cruelle, mais définitivement pénétrante, hilarante et spirituelle.

Topor, voyageur du livre – Volume I (1960-1980). Editions Les Cahiers Dessinés,  décembre 2015. 400 p., 42 euros.


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