[Critique] « The Young Lady », de William Oldroyd : De l’ennui naîtrait le mal ?

12 avril 2017 Par
La Rédaction
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Petit chef d’oeuvre, le « Young Lady » de William Oldroyd est sans doute l’un des films à voir absolument ce mois. Adapté du « Lady MacBeth du district de Mtsenk » de Leskov déjà revisité par Wajda et Bargallo en d’autres temps, l’action prend cette fois place dans la campagne anglaise.

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Milieu 19ème, dans une Angleterre rurale où la pudibonderie se dispute au puritanisme sous les auspices d’une austérité de bon aloi, la jeune Katherine se retrouve mariée de force à un gentleman farmer dégénéré plus préoccupé de ses affaires que de sa jeune et jolie femme. Sur une parcelle de terre camaieu des couleurs fadasses de la mousse et de la boue, loin, bien loin des lueurs de la ville, Katherine regarde passer les jours. Partagée entre ennui et désœuvrement, la jeune épousée n’aura de cesse de tenter de s’imposer. Dans cette Angleterre victorienne qui a fait d’elle le « petit plus » d’une transaction agraire par mariage arrangé, elle n’est qu’objet. Assoiffée de liberté mais aussi de sensualité tant elle est délaissée par son voyageur de mari qui n’aura trouvé d’intérêt dans le mariage que la défloraison d’une jeune bourgeoise, elle usera de tous les moyens pour conquérir l’une et assouvir l’autre dans les bras du rustique palefrenier de passage faisant fi de tout marivaudage. Malheur à ceux qui tenteront de s’opposer à ses désirs, un bien funeste destin leur est promis.

Mise en scène au cordeau

Dès l’orée du film, difficile de ne pas tomber sous le charme. Renvoyant inévitablement à Mme Bovary, panthéon de l’ennui au féminin, William Oldroyd fait montre dès les premières scènes de cet incroyable talent qui consiste à happer irrémédiablement le spectateur en rendant l’ennui passionnant. Malgré un budget famélique, son attachement à une mise en scène stylisée, où se côtoient soucis du détail et efficacité qui plus est soutenue par une photographie de très haute volée, plonge le spectateur au coeur de l’action et le tient en haleine de bout en bout. Oppressant à souhait, ponctué de quelques scènes remarquables allant du contemplatif à la bestialité, ce film devrait ravir les amateurs du genre « prenant » tout comme il séduira les cinéphiles adeptes de travail de qualité.

Distillant par petites touches subtiles la réalité de son personnage, superbement incarné par la jeune révélation Florence Pugh sur laquelle quelques plans-séquences sont d’une beauté à couper le souffle, William Oldroyd se place résolument dans les pas de son illustre compatriote Alfred H. dans le registre du suspense à huis-clos, de la cruauté sous-jacente et de la perversité. De victime Katherine se métamorphosera en bourreau avec un indéniable talent qui lui a déjà valu quelques récompenses pour ce rôle.

L’empreinte du théâtre

De Bovary à Lady Macbeth – titre original du film – en passant par Lady Chaterley, cette mise à nu progressive de l’âme humaine dans ce qu’elle peut engendrer de pire par passion constitue un vrai régal de retenue étouffante. Attaché à la lutte des classes et à la condition féminine en ces temps d’obscurantisme, William Oldroyd signe un premier long-métrage mené de main de maître sur des amours ancillaires et la mue d’une épouse délaissée et opprimée en une criminelle . Difficile de ne pas y retrouver l’empreinte de son passé théâtral investi avec maestria de réels talents de mise-en-scène et d’écriture étayé par une actrice talentueuse. Le sempiternel triptyque de la femme, du mari et de l’amant qui finit dans le sang est ici revisité avec intelligence et talent.

Sylvain Lefèvre