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Vincent Darré : « J’aime bien les objets qui traversent les époques et qui conservent une certaine rigueur »

Vincent Darré : « J’aime bien les objets qui traversent les époques et qui conservent une certaine rigueur »

20 septembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

Invité à réinventer le bouteille de Cointreau pour les 170 ans de la marque, l’extravagant designer Vincent Darré a investi une chambre de l’Hôtel Hoxton pendant toute la Fashion Week. Il y a quelques semaines, il nous a reçus dans la pièce colorée et festive qu’il avait cocon créée au sein du Cointreau show. (lire notre article sur l’ouverture). Avant de vous précipiter boire un de ses cocktails « Sofa » signature au Hoxton (30-32 Rue du Sentier, 75002 Paris), nous vous proposons une plongée dans son univers.

Vous avez un oncle illustre, l’écrivain Jorge Semprun. Pouvez-vous nous parler de lui ? 

Il était le mari de la sœur de ma mère. Mes grands-parents étaient communistes. Dès le départ mon grand-père avait protégé Jorge pendant la guerre quand il était clandestin et c’est comme s’il avait toujours été dans notre famille. Je l’ai adoré et nous avons été très impressionnés parce qu’à sa mort nous nous sommes rendus compte de l’ampleur de son aura et lui-même ne pouvait pas s’attendre à l’hommage qui lui a été rendu. J’étais très fier parce que nous nous aimions beaucoup, nous déjeunions tous les mercredis ensemble. A chaque fois je lui racontais plein de bêtises et il me posait autant de questions. Je sortais de là frustré de ne pas lui avoir posé plus de questions. Mais je crois que ce qui l’amusait, c’était justement de me faire parler et pas le contraire. J’aimais beaucoup cette complicité et j’étais très honoré d’avoir la chance qu’il m’apprécie. C’est rare de rencontrer quelqu’un comme cela, je le voyais comme un sage, c’était plus qu’un écrivain. Politiquement et symboliquement, il représentait une dynastie qui allait disparaître. L’écrivain est la personne qui je respecte le plus dans l’univers, c’est celui qui change nos vies. J’ai écrit un petit livre, je ne peux pas me comparer à cela.

Comment avez-vous travaillé pour  célébrer les 170 ans de Cointreau ? 

J’ai résumé toute leur histoire. Je suis allée à la distillerie Cointreau et visité le musée de l’affiche et des étiquettes de la maison. Cela commence vers 1880 et à chaque fois, il y a une renouvellement total des étiquettes, des affiches, de tout, et c’est extraordinaire de voir la richesse du renouvellement à chaque époque et chaque mode. Et je me suis dit que mon travail serait sur l’étiquette, d’autant plus que c’est un hommage à tous ces gens qui ont fait des affiches comme Cassandre. Ce qui m’a impressionné le plus, ce sont les années 1950, on rêve de cocktails de côte d’azur, de toute une époque à la Bonjour Tristesse. La première fois que j’ai goûté du Cointreau, c’était en buvant une margarita à La Havane, dans le bar d’Hemingway et c’est toute cette époque que j’ai voulu faire revenir à la vie. A l’époque, les cocktails n’étaient pas vraiment à la mode et j’ai adoré. Je me suis beaucoup aussi beaucoup inspiré du design de la bouteille, qui est incroyable car il date des années 1880 mais a déjà quelque chose des années 1920 avec les arrêtes, on dirait une bouteille de parfum et quand je suis allé dans la distillerie, j’ai pu voir les nombreux ingrédients et j’ai compris que c’était fait vraiment comme un parfum. C’est très délicat, Cointreau sont les premiers à avoir fait un alcool blanc. Alors qu’à l’époque, la mode c’était un alcool de couleur et un flacon blanc, Cointreau a fait le contraire. Toute l’histoire m’a fait dire que cette objet culte était un peu comme une bouteille Chanel, alors je me suis dit que le plus cohérent était de dessiner des étiquettes qui font le tour de cet objet.

J’en ai fait trois qui vont du matin à la nuit. Il y a des lois strictes dès qu’on travaille avec l’alcool et j’ai été obligé de m’adapter mais au fur et à mesure, je suis arrivé à quelque chose de très pur. J’ai travaillé avec du orange pour Cointreau mais j’ai aussi utilisé des couleurs à la Calder, le noir, le jaune, des couleurs primaires et le bleu pour Yves Klein. On a fait aussi des petites vidéos. Je voulais que ce soit une chose qui soit immédiate pour les gens autour de cette bouteille intemporelle. Il fallait que cela saute aux yeux, qu’on reconnaisse immédiatement Cointreau et que cela soit un hommage à tout le passé de la maison.

Manipuler une bouteille d’alcool, c’est créer autour d’un objet singulier?

Je la compare à une bouteille de parfum et ce n’est pas contraignant. Si j’étais tombé sur une bouteille laide, je n’aurais pas pu faire ça. Le hasard créé des rencontres. Ils sont venus me voir, enthousiastes. Et je ne m’y attendais pas. J’adore faire des exercices nouveaux et j’aime la surprise.

Et une belle marque française. Les drapeaux tricolores sont aussi un peu présents ..
J’ai fait tout le projet du la Rue Royale autour de l’artisanat et de la grande tradition du savoir-faire et du patrimoine français et je trouve que c’est une  force : la qualité qui n’existe qu’ici, et l’alcool fait partie de cette tradition, c’est un produit de luxe comme un parfum. Pour moi celle bouteille est un objet de luxe. Qui n’existe qu’ici, celle de la France dans ce qu’elle a de plus intemporel. J’aime bien les objets qui traversent les époques et qui conservent une certaine rigueur et qui ne se démodent pas.  C’est le cas de cette bouteille.

Cela vous dirait de travailler  aussi l’aspect d’objets du futurs, d’objets plus connectés ? 
Si on me demandait de dessiner une pochette d’i-phone, je le ferais mais les objets connectés ce ne sont pas ceux qui m’inspirent, je suis plus inspiré par le passé que par le futur. 

visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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