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[Jeu de société] « 504 » : le projet oulipien de Friedemann Friese

[Jeu de société] « 504 » : le projet oulipien de Friedemann Friese

05 avril 2017 | PAR Mathias Daval

Créer un système à combinaisons de règles permettant de jouer à 504 jeux différents : voilà le pari de 504, la dernière folie ludique de l’Allemand Friedemann Friese, qui vient de sortir en VF chez Edge. L’expérimentation est radicale, mais est-elle réussie ?

Depuis le milieu des années 1990, le designer aux cheveux verts a toujours eu le goût en matière de défrichage radical. C’était déjà le cas de Mégawatts (Funkenschlag), gros jeu de gestion presque sans hasard qui reste, dix ans après sa sortie, dans les tops des classements, ou encore de Vendredi, un excellent petit défi sous forme de robinsonnade pour un seul joueur. Fruit de près de trois ans de réglages divers, 504 va encore un cran plus loin. Dans l’énorme boîte, le cœur du jeu, c’est un cahier à spirales assez génial appelé « Livre des mondes », dont le principe est de pouvoir combiner 9 modules différents, recouvrant différentes mécaniques de jeux : Transport, Course, Enchères, Militaire, Exploration, Routes, Majorité, Production, Actions (Bourse). Chacun est placé dans l’une des trois positions : l’emplacement du haut définit le but du jeu et le scoring, celui du milieu la façon de remporter de l’argent ou des ressources, le dernier étant plus accessoire, offrant des règles additionnelles. Ainsi le module 467 signifie-t-il un monde à objectif militaire, incluant un système de routes, et des points de victoire supplémentaires en fonction des majorités acquises selon le type de terrain. Ce monde s’appelle « Le monde des combatifs bâtisseurs de routes en quête de reconnaissance » car, oui, chaque combinaison possède sa propre appellation ! Voilà une excellente idée qui, si elle n’apporte rien en termes de jeu, renforce le côté whatthefuck et attachant du projet. Sans équivoque, le « Livre des mondes » est clairement l’élément le plus original du jeu. C’est une sorte d’application ludique de l’oulipien Cent mille milliards de poèmes de Raymond Queneau.

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Soyons honnête : la prise en main de 504 est particulièrement ardue. S’il n’est pas nécessaire de lire en détails le livret de 32 pages écrit en petits caractères, les infos étant rappelées par morceaux dans le « Livre des mondes », il faut tout de même se familiariser avec la logique de construction des règles, définies selon un système de priorité : chaque phase du tour de jeu dépend du module possédant le numéro en chiffre romain le moins élevé, sachant qu’un certain nombre de règles de base s’appliquent à tous les jeux (par exemple, le revenu de base de chaque joueur est de 20 $/ tour). Pour représenter sur un plateau de jeu la multiplicité des scénarios possibles, le matériel est assez impressionnant : 61 tuiles, 296 pièces en bois, 421 jetons cartonnés, 160 cartes… Le prix (et le poids !) du jeu s’en ressent, mais au moins l’impression d’abondance est-elle agréable, d’autant qu’à part des billets de banque assez rétro et Monopoly-like, les éléments sont de bonne qualité. N’ayez crainte, une fois le système de jeu bien intégré, et le matériel appréhendé comme il se doit, 504 devient nettement plus fluide, et la plupart des parties ont une durée très raisonnable.

Après des heures d’apprentissage et de parties mêlant des modules différents, que constate-t-on ? Certes, il est annoncé 504 jeux, mais la grande majorité ne sont que des variantes parfois infimes. Les objectifs principaux définissent clairement des ambiances ludiques spécifiques, toutefois n’attendez pas que l’un des jeux soit vraiment novateur ou même particulièrement fun. Car ce dernier est assurément ailleurs, dans la dimension expérimentale du dispositif. 504 fait penser à certaines de ces œuvres d’avant-garde artistique dont on retire peu de plaisir esthétique, mais qui sont un jalon essentiel dans la construction de leur art. Et il faut reconnaître que, étant donné la dimension aléatoire des combinaisons de règles (on imagine que Friese n’a pas pu tester dans le détail chacune des 504 possibilités !), le gameplay est toujours cohérent, précis, et plutôt bien rythmé à défaut d’être palpitant. Un conseil : rendez-vous sur les forums de BoardGameGeek pour récupérer des classements des meilleures combinaisons repérées par les joueurs… ou bien fiez-vous à votre intuition ! 504 est un jeu difficile à sortir en toutes circonstances, à réserver aux joueurs les plus chevronnés dont l’appétit est aiguisé par les défis ludiques originaux, mais si vous êtes l’un d’entre eux, alors foncez !

504, de Friedemann Friese (2F-Spiele, édité en VF chez Edge Entertainment)
2-4 joueurs à partir de 12 ans. Durée : de 30 à 120 min. Prix : environ 80 €

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Mathias Daval
Né à Paris en 1977. Journaliste culture & nouveaux médias depuis 2001. Lauréat de la bourse du Centre National du Théâtre en 2014. Musicien, membre du groupe Dazie Mae. Cofondateur du journal I/O Gazette, éditeur pour The Theatre Times, et membre de la Fédération nationale des critiques de la presse, il vit actuellement entre Paris, Barcelone et d’autres dimensions de l’espace-temps plus difficilement accessibles.

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