Théâtre

Woyzeck ou les « Etrangers au monde »

Woyzeck ou les « Etrangers au monde »

21 mars 2013 | PAR Melissa Chemam

Voyage entre deux mondes, la reprise de ‘Woyzeck’ par Jean-Pierre Baro nous mène non dans l’Allemagne du XIXème siècle, mais dans le Paris immigré des années 1960, où un jeune Sénégalais plein de promesses a le malheur d’aimer une belle Française, naïve et aimante, trop aimante, qui n’avait même pas remarqué, le soir de leur rencontre, « qu’il était noir ». Une fable sur les préjugés et l’impossibilité de l’amour, dans une superbe mise en scène au Montfort.

Variations sur un même thème. Sur un même texte surtout, une tendance cette année dans les théâtres parisiens. ‘Woyzeck’ est un dialogue entre l’univers allemand de Georg Büchner, de sa pièce inachevée sur le personnage de Franz, inspiré d’un personnage réel, Johann Christian Woyzeck (1780-1824), ancien soldat sans emploi, accusé d’avoir poignardé son amante, Marie, la veuve du chirurgien Woost, et la création de Jean-Pierre Baro autour d’un personnage d’émigré sénégalais à Paris…

Jean-Pierre Baro a écrit une nouvelle pièce à partir de celle de Büchner, mais qui va aussi tout à fait ailleurs. Il est le fils auquel s’adresse sur scène une femme, une mère, pour lui parler de son père, arrivé en France dans les années 1960 par l’armée et devenu travailleur immigré. La mère raconte, nous écoutons, et la pièce va nous faire revivre les souvenirs que celle-ci a jusqu’alors tenté de ne jamais raviver.

La scène nous accueille comme un grand espace très dépouillé. Pendant que les spectateurs s’installent, un comédien pianote sur un instrument au fond, et un juke box attend aussi en arrière plan. Deux hommes en bleu entrent ensuite, comme si de rien n’était, deux ouvriers, un Italien et un Sénégalais. Pour ces hommes, la pièce oscille entre deux univers, celui de l’armée et celui de l’usine. Pour les femmes, ce serait plutôt entre la maison – l’intérieur, la famille – et l’extérieur. Franz Woyzeck, l’immigré sénégalais, aime Marie, comme chez Büchner, mais l’amour ne suffit pas au bonheur, on s’en doute très vite. Et c’est ce que Marie, des années plus tard, se sent obligée d’expliquer à leur fils, personnage invisible auquel elle s’adresse tout au long de la pièce. Le père n’est plus là et à présent il est impossible de ne plus expliquer pourquoi. Alors reparaissent parallèlement, simultanément, sur scène, ces personnages du passé qui relatent l’histoire impossible entre une Française volage et un Sénégalais torturé par le devoir envers sa famille au pays et le racisme de son nouvel environnement.

Ainsi, deux histoires s’éclairent et s’interrogent. Jean-Pierre Baro dit avoir trouvé entre son histoire et celle de Büchner un point commun : deux personnages « étrangers au monde ». ‘Woyzeck [Je n’arrive pas à pleurer]’ est une transposition, une histoire vraie mise en scène, un moyen mnémotechnique pour pardonner au passé. La force du spectacle tient dans l’énergie incroyable des personnages et le recours au sublime dans une mise en scène très simple. Woyzeck est bouleversant de douleur, la Marie adulte, pour laquelle ce récit est si difficile, tellement attachante et troublante qu’on ne peut jamais la juger. « Le passé m’emmerde », hurle-t-elle, « moi, j’occulte ». La Marie jeune, elle, est l’incarnation du désir. Elle est la femme française d’un travailleur sénégalais, jugée par ses pairs, et la maitresse d’un vaillant soldat, coincée entre deux mondes, entre deux malheurs. La scène devient à travers elle ou pour elle une immense piste de danse, emportée par les éructations du juke box et les pas-de-deux du soldat, un appartement familial délaissé par le père, ou un lit d’adultère, ou encore une rue où s’enfuir… Marie confiera à son fils que c’est la violence qui s’ensuitt qui la « bloque » et qui fait qu’elle « n’arrive pas à pleurer »…

Derrière la trahison pointe le dysfonctionnement, le rejet, le racisme, la culpabilité – illustrée dans une scène de lecture de ce passage de la Bible sur Marie Madeleine entre les deux Marie, la jeune mère, l’adulte, qui transcende tous les genres. Une violence qui conduit à l’autodestruction et à la mort de l’amour, culminant dans le jet d’un seau entier de paillettes rouges par Franz, métaphorisant le sang qui coule des mains blessées du père qui a trop bu un soir et trop joué avec un couteau suisse qu’il comptait offrir à son fils.

On sourit, on compatit et l’on danse beaucoup avec ces personnages, emportés par un peu du bonheur de cette histoire d’amour, même si elle doit finir mal…

Mélissa Chemam

 

NB. Le 26 mars à l’issue de la représentation, dans le cadre d’un partenariat avec la Cité nationale de l’histoire de l’immigration, Le Monfort propose une RENCONTRE avec le metteur en scène, la responsable des éditions de la Cité, Marie Poinsot, Rédactrice en Chef de la Revue Hommes et Migrations, avec débat et intervention de Hamidou Dia, sociologue, Institut de recherche pour le développement (IRD) qui a fait paraître un Article issu du N°1286-1287 (numéro double),  juillet-octobre 2010 : Les migrations subsahariennes.

Visuel : autorisation Théâtre Monfort

 

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Melissa Chemam

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