Théâtre
Un Ibsen à toute vapeur au Théâtre de Belleville.

Un Ibsen à toute vapeur au Théâtre de Belleville.

11 septembre 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Guillaume Gras adapte et monte la célèbre pièce d’Ibsen, Un ennemi du peuple en la réduisant à un nectar percutant. Avec une économie de moyens, il réussit son coup. On ne s’ennuie pas et on retrouve le propos de l’auteur norvégien.

 

La majorité compacte

Freud admirateur de Ibsen proposait ce résumé de la pièce : pour avoir dénoncé la pollution des eaux de la station thermale dont il est le médecin, Tomas Stockman voit se dresser contre lui la majorité compacte qui jusque-là le soutenait. Au cours d’une réunion publique où il est accusé de vouloir ruiner les finances municipales, il est déclaré ennemi du peuple. Il comprend que le pire ennemi de la vérité et de la liberté est justement cette majorité compacte.

Le lanceur d’alerte d’abord acclamé devient le persona non grata absolu. On l’aura compris, la pièce est politique et philosophique. Et terriblement intelligente. Ibsen écrit Un ennemi du peuple en 1882.  La pièce reste un pamphlet pour aujourd’hui contre les égoïsmes, les médias, la propagande, la ploutocratie, le népotisme et les petites collusions bourgeoises. 

Librement adapté de la pièce Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen

L’adaptation de Guillaume Gras est courageuse et surprenante. On pourrait reprocher au metteur en scène l’absence de création lumière/son ou d’avoir distordu le biais d’Ibsen : le lanceur d’alerte Thomas Stockman connaît dans cette adaptation un tempérament, un courage, une témérité et une grandeur d’âme qui lui manquent dans la version originale. Il perd de sa candeur, sait être violent. Ainsi la fin s’inverse ; elle devient sombre, mais idéaliste.  

Une version jeune et contemporaine. 

Un metteur en scène détient sans conteste tous les droits de modification et de modernisation ; à la condition que ça marche. Et la proposition de Gras s’accomplit. Dans un dispositif quadri-frontal, plein feu, l’intrigue raccourcie est captivante et les comédiens défendent leur rôle avec force et conviction. Ivan Cori est un magnifique représentant de la majorité compacte version foncière.  Marie Guignard (déjà applaudie dans Les vagues de Virginia Woolf mise en scène par Georgia Azoulay)  est l’épouse et la mère, elle prendra la décision finale. Eurialle Livaudais défend le personnage du directeur de la rédaction du journal local. Les deux comédiennes savent traverser avec brio la terrible pliure du pragmatisme, le moment où le héros devient le paria. Gonzague Van Bervesselès construit avec force le frère cynique, tandis que Bruno Ouzeau est le beau père machiavélique. Nicolas Perrochet enfin réussit un sanguin et sportif Thomas Stockman qui nous interroge : aurions-nous accepté de  tout perdre.  

N’hésitez pas à découvrir cet Un ennemi du peuple ramassé, confiant mais édifiant!

 

Un ennemi du peuple d’Henrik Ibsen

Mise en scène Guillaume Gras 

Durée 1h20 

Crédit photo  © Vincent Fillon

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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