Théâtre

« #Softlove », reminiscence afadie de « Her » de Spike Jonze, en version sombre et verbeuse

« #Softlove », reminiscence afadie de « Her » de Spike Jonze, en version sombre et verbeuse

19 mars 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

#Softlove de la Cie Le Clair Obscur est une proposition de théâtre qui voudrait donner à réfléchir, et qui tente de trouver une esthétique froide et sombre pour parler de l’Intelligence Artificielle et de son inclusion de plus en plus intime dans nos vies. Bavarde, convenue, interprétée avec la même chaleureuse intensité que la lumière d’un tube néon, c’est une expérience qui a le mérite de défricher le terrain.
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Pour parler de l’Intelligence Artificielle, de son irruption dans nos vies, de ce que nous lui cédons de nous, de ce qu’elle pourrait être à force de glisser vers des formes de plus en plus sentientes (mais sans jouer la carte catastrophiste d’un Terminator), le metteur en scène Frédéric Deslias a choisi d’adapter Softlove, un roman d’Eric Sadin, et de le porter à la scène.

Pitch: une I.A. (genrée masculin par sa voix), officiant comme assistant personnel d’une jeune femme un peu esseulée, est à 24h d’un upgrade (en anglais dans le texte) qui le condamne à disparaître, en tant que conscience, pour être remplacé par une autre intelligence, plus efficace. De fil en aiguille, il nous est donné à comprendre que l’I.A., qui porte en voix off 90% du texte de la pièce, est amoureux de « son » humaine, dont un pan de la vie nous est indirectement révélée (scoop: le futur, c’est pas complètement rose).

Si cela vous semble familier, c’est qu’il s’agit, à peu de choses près, du pitch de l’excellent Her de Spike Jonze, illuminé par la performance d’acteur de Joaquin Phoenix et l’interprétation purement vocale éblouissante de Scarlett Johansson. Après tout, c’est un point de départ intéressant pour explorer des questions très légitimes sur notre humanité, ses créations, les frontières que nous traçons, notre destin technologique, nos choix de société…

On doit avouer ne pas avoir lu le roman d’Eric Sadin. Mais en tous cas on peut dire de la pièce qu’elle manque de tout ce qui faisait de Her une réussite. A part, et cela mérite d’être mis en avant, une scénographie intéressante, avec une visualisation sur deux écrans à fond de scène qui accueillent la projection d’images figurant une sorte de vue subjective de l’I.A., comme une manière de rendre compte de la façon froide et déformée dont le monde pourrait se présenter au travers des « sens » d’une telle conscience. Certes, les images ne sont pas toujours convaincantes, ont tendance à faire trop ou trop peu, mais le dispositif est intéressant. Pour le reste, des éléments de décor au design exagérément futuriste s’assemblent et se désassemblent dans la pénombre pour figurer, certes avec une belle sobriété, quelques meubles pertinents pour jouer chaque scène.

Au reste, on a du mal à apprécier ce qui se passe sur le plateau, puisque le choix a été fait de le plonger dans une semi obscurité pendant l’essentiel de la pièce. On ne verra donc pas très distinctement la comédienne, qui mime la journée d’une jeune femme moderne et hyperactive – encore que, on ne la voit guère travailler, ce qui est une bonne nouvelle : dans le futur, nous serons délicieusement oisifs – avec des gestes très raides. On entendra, un peu, sa voix, très égale, très monocorde, comme si on lui avait dit d’incarner au plus près une androïde caricaturale, histoire de brouiller les frontières humain/machine. La voix off de l’I.A. est insupportablement douce et monocorde, elle aussi, avec un débit soporifique à souhait.

Surtout, ces pauvres comédiens se retrouvent à restituer un texte fade et verbeux, qui tartine banalité sur banalité dans une logorrhée verbale techno-anglicisante qui se veut sans doute restitution d’une parole possible pour une machine pensante, mais qui ressemble surtout à un charabia sans autre saveur que celle d’un passable ridicule : les « nanoparticules d’huiles essentielles à structure soluble » (qui, accrochez-vous à votre cyber-fauteuil, vont permettre à l’I.A. de donner un orgasme à l’humaine, c’est pas beau le techno-futur?), ça vaut son pesant de cacahuètes. Comme si des technocrates macronistes s’étaient piqués de théâtre.

Texte inaudible, comédiens à contre-emploi, scène plongée dans le noir, tout ça pour dire à quel point la notion de vie privée pourrait devenir soluble dans une hybridation poussée humain/machines… est-ce que cela valait le coup ?

C’est un geste théâtral, qui tâtonne et qui défriche un terrain où les images restent à trouver pour alimenter les imaginaires… Mais ce n’est pas encore abouti.

D’après le roman d’ : Eric Sadin
Dramaturgie : Frédéric Deslias et Cathy Blisson
Le clair obscur
Mise en scène : Frédéric Deslias
Avec : Cécile Fišera , M.A.T.I (une Intelligence Artificielle)
Anthropomorphe : Arnaud Chéron
Création 3D : Hugo Arcier
Création sonore et interface numérique : Frédéric Deslias et Léopold Frey
Développement/informatique : Ben Kuper
Sculpture : Rafaël Guiavarc’h
Plasticiens : Elisabeth Bikond N Koma
Scénographie et design : Frédéric Deslias
Décors : Manuel Passard, Thibaut Bellière
Lumière : Guillaume Esprit , Martin Teruel
Régie plateau : Mathieu Lion, Emmanuel Sabroux
Régie plateau, accessoiristes : Mathieu Lion
Régie numérique : Vincent Palumbo

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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