Théâtre
« Othello » : Arnaud Churin secoue les représentations

« Othello » : Arnaud Churin secoue les représentations

16 octobre 2019 | PAR Chloé Coppalle

Jusqu’au 19 octobre, le Théâtre de la Ville programme Othello, mis en scène par Arnaud Churin avec une grande singularité : le personnage principal est joué par un acteur blanc, et tous les autres comédiens sont noirs, dans une inversion pertinente des représentations. 

Othello en 2019 : et si on inversait les rôles ?

Othello est une pièce de Shakespeare publiée en 1604, qui raconte l’histoire d’un général maure des troupes vénitiennes. L’histoire se déroule en pleine guerre contre la Turquie, notamment pour prendre l’autorité sur Chypre. Ancien esclave racheté par la République de Venise, Othello se marie avec Desdémone, fille d’un important sénateur nommé Brabantio. Iago, sous-lieutenant d’Othello est jaloux de la situation respectable de ce dernier. Il va alors dénoncer le mariage caché des deux amants à Brabantio pour mettre Othello dans l’embarras, puis va lui faire croire que sa femme le trompe avec Cassio, son propre lieutenant. 

L’article très bien détaillé « Othello joué par un Blanc : le théâtre français est-il raciste ? » publié le 16 octobre 2015 par Françoise Alexander dans Le Monde rappelle l’histoire compliquée de l’acceptation de la couleur de peau dans la pièce, longtemps écartée des représentations françaises. Reprenant l’exemple cité dans l’article du Monde, le dramaturge versaillais Jean-François Ducis explique en 1799 dans son « Avertissement » de l’Othello, ou Le More de Venise : tragédie, avoir choisi de recouvrir le visage de l’acteur de couleur chaude pour ne pas heurter le public français, témoignant : « Quant à la couleur d’Othello, j’ai cru pouvoir me dispenser de lui donner un visage noir, en m’écartant sur ce point de l’usage du théâtre de Londres. J’ai pensé que le teint jaune et cuivré, pouvant d’ailleurs convenir aussi à un Africain, aurait l’avantage de ne point révolter l’œil du public et surtout celui des femmes ». Le blackface ayant longtemps utilisé pour les mises en scènes d’Othello, la couleur de la peau du personnage principal fut un aspect sensible de l’histoire de ses représentations, comme en 2015 où Luc Bondy décide de faire jouer le personnage par Philippe Torreton. 

Pour cette nouvelle mise en scène, Arnaud Churin prend à bras le corps cette question en inversant définitivement les rôles. Comme l’affiche de la pièce le montre, c’est le comédien Mathieu Genet qui joue Othello, et ce sont les autres acteurs qui sont noirs. Othello n’est plus le « Maure », mais « le Caucasien ». Une inversion qui replace le racisme au centre de la tragédie. Il est regrettable de débattre encore à la question de la couleur de peau alors que la pièce à plus de 300 ans, mais peut-être est-ce un mal nécessaire compte tenu de l’histoire d’Othello en France. En effet, de 1604 à 1793, pour arriver en 2019, la question de la peau d’Othello fait toujours malheureusement parti d’un point central de la pièce. Arnaud Churin donne ici un pertinent coup de pied dans la fourmilière. 

Une mise en scène voulue multiculturelle

Arnaud Churin propose une mise en scène minimaliste se composant de trois panneaux uniques de tissus noirs opaques représentant les différents espaces de la tragédie. Ces murs figurés permettent de voir se dérouler différents moments de la pièce en même temps, sur la même scène, cachant parfois certains actions de la vue des autres personnages. Les spectateurs ont accès à des moments que les personnages ne voient pas, ce qui apporte une complicité entre la scène et la salle ! De plus, la mise en scène ne hiérarchise pas les personnages. Excepté le père de Desdémone, Brabantio, vêtu d’une coiffe ou d’une sorte d’armure couvrant ses épaules, les personnages sont légèrement distingués selon la sobriété de leur tenue. Sinon, rien dans la mise en scène n’indique le statut privilégié de tel ou tel personnage. Par exemple, l’entrée du Doge de Venise sur scène n’est pas plus solennelle ou officielle que celle de Desdémone ou de Iago qui est sous-lieutenant. 
Enfin, le metteur en scène utilise des vêtements qui reprennent les formes des kimonos et des gestes reprenant l’esthétique des arts martiaux. A nos confrères de France Info, Arnaud Churin explique que ces références viennent d’une volonté de représenter une Venise universelle. Pour lui, tout le monde connaît les gestes de karatés reproduits ici, diffusés notamment par le cinéma.

Malgré l’explication d’Arnaud Churin, la mise en scène minimale n’est pas si évidente car elle donne un ton un peu plat à la pièce. La référence à l’universalité par le lien avec le karaté n’est pas particulièrement pertinente et interroge ce qu’elle apporte au texte. Le racisme et les difficultés sociales que cela implique étant au cœur de la pièce, peut-être aurait-elle gagné à être inscrite un peu plus dans une actualité contemporaine, ou alors à la situer complètement dans l’époque de Shakespeare. Une simple inversion des acteurs ne suffit peut-être pas à aborder la profondeur du texte du dramaturge anglais, et de tenir le spectateur pendant plus de deux heures vingt.

Cependant, le jeu de Nelson-Rafaell Madel, interprétant Cassio, celui d’Astrid Bayiha dans le rôle d’Émilia, femme de Iago et servante de Desdémone ou encore Denis Pourawa qui joue le Doge de Venise, sont particulièrement ressortis. 

 

Visuel : OTHELLO ARNAUD CHURIN ©Matthieu Edet


Othello, 
mis en scène par Arnaud Churin, d’après la tragédie de William Shakespeare, 1604

Distribution : 
Othello : Mathieu Genet
Desdémone : Julie Héga
Brabantio et Montano : Ulrich N’toyo
Iago : Daddy Moanda Kamono
Emilia : Astrid Bayiha
Cassio Nelson-Rafaell Madel
Le Doge de Venise et Lodovico : Denis Pourawa
Bianca, conseillère du Doge : Olga Moak
Roderico : Jean-Felhyt Kimbirima 

Durée du spectacle : 2h40 

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