Théâtre
La mélancolie du « Dom Juan » de Marie-José Malis

La mélancolie du « Dom Juan » de Marie-José Malis

23 septembre 2018 | PAR Bertille Bourdon

Un an après sa création, le Dom Juan mélancolique et tragique de Marie-José Malis revient sur scène, avec pour parti pris de la sincérité du séducteur. Aujourd’hui, le ressort scandaleux de la pièce réside dans cette honnêteté surprenante.

Marie-José Malis remet sur scène son Dom Juan incarné par Juan Antonio Crespillo (lire la critique de la création à l’automne 2017), en contre-pied de l’image que l’on se fait du personnage. Cette pièce qu’elle perçoit comme une « énigme » est une invitation à se pencher sur les interprétations habituelles du personnage libertin. Celui qui choquait hier parce qu’il ne croyait « ni au ciel ni aux fantômes » peut-il aujourd’hui encore soulever l’indignation ? Cette question doit être centrale pour cette metteure en scène qui déclarait au moment de la création d’Hypérion à Avignon en 2014 :

« Je m’adressais à la classe moyenne progressiste et c’est elle que je venais scandaliser. Et j’y suis arrivée. Il y’a des conformismes de gauche, il y a une bien-pensance de gauche, des gens qui se sentent propriétaires des idées progressistes. Ce sont ces gens-là qui s’assoient dans une salle de théâtre et ce sont ces gens-là qu’il faut scandaliser  » (sur France Culture, le 19 novembre 2017)

Bon, pari tenu par le parti pris adopté : Dom Juan ne ment pas, il est sincère lorsqu’il promet d’aimer celles qu’il rencontre, lorsqu’il les « convainc » de la vérité de ses demandes en mariage pour atteindre son but, les « posséder ». C’est cette posture qui choque aujourd’hui le public « classe moyenne de gauche » qui fréquente cette salle. Et c’est vrai, on ressent un malaise devant la manipulation exercée sur ces femmes, devant la lâcheté de Dom Juan. Ce n’est que du mépris qu’il ressent, on ne peut croire à la beauté de son sentiment. La scène du pauvre est un autre exemple (le pauvre est incarné par un acteur noir au t-shirt déchiré, qui s’agenouille, les mains jointes, pour demander son aumône). L’image du Dom Juan libre-penseur en prend un sacré coup, et c’est pour le mieux.

Acceptons le parti pris tout de même : Dom Juan est sincère dans son amour fulgurant pour celles qu’il rencontre, et dans la tristesse de voir la fin de son sentiment arriver si vite. C’est la dimension mélancolique, tragique, du personnage qui prend une grande place et essaime toute la pièce, appuyée par une mise en scène sobre qui met en relief les brusques ruptures de genre, nous empêchant de nous accrocher à une seule tonalité. Marie-José Malis réussi cette ambivalence entre comique et tragique si importante dans Dom Juan, dans la redéfinition des frontières entre rire et mélancolie, réflexion et absurde. Sur ce point, l’interprétation d’Oliver Horeau de Sganarelle est vraiment une réussite.

Machines et mélange des genres.

Comme souvent avec Marie-José Malis, pas de superflu dans la mise en scène : les machines sont visibles, laissent apparaître les rouages, les mécaniques du théâtre. Pas de quatrième mur mais une passerelle de la scène vers le public, par laquelle les acteurs viennent se confronter aux spectateurs dans la lumière crue qui éclaire toute la salle. Une manière de rappeler que les acteurs sont toujours conscients de jouer et le montrent : on laisse quelques instants le texte de Molière pour des remarques incongrues, une appréciation artistique par Sganarelle de la statue carton-pâte du Commandeur. Ces pauses permettent une respiration dans ce texte fleuve joué avec beaucoup de lenteur (on délaisse avec plaisir la course de la joute verbale pour mieux apprécier le texte). Le public est interpellé, dragué par Dom Juan, et n’a nulle part où se cacher sous cette lumière blafarde. Ce long face à face dans le dénuement nous permet de scruter au plus près le caractère des personnages et de voir la dimension tragique qu’a voulu insuffler Marie-José Malis à son libertin. C’est par exemple cette musique grave, assénée jusqu’au ridicule, qui accompagne chaque tirade de Dom Juan. Elle montre sa fragilité, ses obsessions, nous fait tourner en boucle sur un discours qui dénote la solitude de celui qui, à le porter sur trop d’objet, ne peut jamais assouvir son désir. La solitude de celui qui veut mettre à bas les codes et les normes de son époque sans pour autant chercher à construire de nouvelles manières de vivre : ses principes ne s’appliquent qu’à lui, il n’a pas vocation à changer les mentalités.

Travailler au théâtre de la Commune

On ne peut venir au théâtre de la Commune en ce moment en ignorant une partie du personnel en grève. En cause, la gestion des équipes du théâtre. Pour comprendre et suivre le mouvement, rendez-vous sur la page Facebook des salarié.e.s grévistes.

Distribution :

avec Richard Ageorges, Babar, Pascal Batigne, Amidou Berte, Juan Antonio Crespillo, Sylvia Etcheto, Olivier Horeau, Isabel Oed, Roland Payrot, Victor Ponomarev, Sandrine Rommel, Frédéric Schulz-Richard

scénographie Marie-José Malis, Jessy Ducatillon et Adrien Marès
construction du décor Adrien Marès
création lumière Jessy Ducatillon assisté de David Pasquier
création sonore Patrick Jammes assisté de Christophe Fernandez
costumes, coiffures Zig et Zag
cintrier Babar

production La Commune – CDN d’Aubervilliers avec l’aide de la Spedidam remerciements à Stéphane Lissner et au service des costumes de l’Opéra National de Paris
Visuel  : © Willy Vainqueur

Infos pratiques

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Bertille Bourdon

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