Théâtre

« Max Gericke », travestie, dévastée, mais disserte: du théâtre âpre comme une froide vérité

« Max Gericke », travestie, dévastée, mais disserte: du théâtre âpre comme une froide vérité

19 janvier 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Jean-Louis Heckel de La Nef reprend, jusqu’au 29 janvier au Théâtre de La Girandole, sa mise en scène de Max Gericke ou pareille au même de Manfred Karge. Un monologue épique et pathétique à la fois, porté par Hélène Viaux, qui est d’autant plus forte qu’elle use de toutes les fêlures pour construire son personnage, à peine encore debout au milieu du champ de ruines qu’est sa vie. Mise en scène subtile, accompagnement musical aussi virtuose que discret, au service d’un texte aux échos modernes: quand les guerres, celles des entreprises et celles des militaires, broient les ouvriers jusqu’à les exproprier de leur corps. A voir.

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Max Gericke, est mort. C’est le point de départ: il tombe amoureux, se marie, se fait dévorer par un cancer. Pourtant son identité lui survit, sur scène comme ce fut le cas dans la réalité, car sa femme, la jeune Ella, terrifiée à l’idée de sombrer dans la misère à la disparition du salaire de son mari grutier, décide de prendre sa place. Cette trajectoire de vie si peu ordinaire, celle d’une femme qui toute sa vie se fera passer pour son mari décédé, à part pour un autre homme brièvement, a inspiré successivement Brecht, puis Anna Seghers, et enfin le dramaturge allemand Manfred Karge.

C’est ce dernier texte qui est monté par Jean-Louis Heckel. Ce pourrait être un long quiproquo sur un mode tragi-comique. Ce pourrait être un récit pathétique à tirer des larmes aux spectateurs. Ce pourrait être une geste épique, le combat d’une femme pour sa survie au travers d’épisodes terribles de l’histoire du XXe siècle. Ce pourrait être un brûlot politique, contre l’exploitation des classes laborieuses, contre l’ineptie de la guerre, contre un monde fait pour les hommes où une femme ne survit qu’à condition de se faire passer pour l’un d’eux. Ce n’est rien de tout cela. C’est tout cela. C’est davantage que tout cela.

Ce qui transfigure ce récit, au-delà de sa richesse, c’est la langue utilisée. La traduction de Michel Bataillon sonne juste, la langue est âpre mais poétique, dure mais vibrante, exacte mais colorée. L’argot fuse, les phrases s’emboîtent, se perdent, se retrouvent. Dans la douce folie qui a fini par s’installer dans la mémoire de Max-Ella, dans les brumes de l’alcool qu’Ella-Max tient pour seul compagnon, dans l’abrutssiement d’une vie que la femme-homme passera à travailler pour toujours se hisser une coudée au-dessus de la misère, les souvenirs comme les phrases s’entrechoquent, explosent, se dilatent, fuient un temps mais toujours reviennent pour achever leur oeuvre.

Et leur oeuvre est de conter jusqu’au bout l’histoire de cette femme, qui a subi ou choisi, on ne sait plus, de n’en être plus une pour le reste de la société. Elle se saoule de paroles autant qu’elle se saoule de schnaps. Elle est au soir de sa vie. Comme dans tant d’autres grands monologues, on a la sensation que la parole reste la seule chose qui repousse la mort, qui attend le vide ouvert par le silence pour pouvoir opérer – à moins que, la mort étant au contraire aussi proche qu’inexorable, il faille à tout prix dire cette vie et tous ses mensonges avant le grand départ. En tous cas, l’urgence est là, et Hélène Viaux incarne parfaitement ce vertige et cette folie qui doivent saisir son personnage. Même quand elle trébuche sur le texte, c’est finalement un accident qu’elle met au service du chaos qui souffle au coeur de ce drame.

Chaos qui trouve son écho dans la mise en scène de Jean-Louis Heckel, qui en fait son décor, à l’aide de quelques meubles de récupération et de nombreux mannequins en bois, dont les membres épars jonchent des tables. Quelques vêtements figurent les rôles de certains d’entre eux, qui tomberont au fur et à mesure que les personnages correspondant disparaîtront. Reste le désordre apparent des souvenirs, qui entretient le trouble – ce récit, est-ce celui d’une folle? Où est-on? Dans le capharnaum de sa mémoire hallucinée? Dans un grenier? Ces silouhettes rigides, parfois couchées, sont-ce les cadavres de ceux à qui Ella survécut grâce à son subterfuge? Ils semble surtout que ces formes vaguement antropomorphes nous rappellent que les habits se changent vite, que les apparences sont trompeuses, qu’une étoffe a tôt fait de signaler la supposée appartenance d’un individu à un groupe. Ce n’est pas innocent, quand l’ombre du IIIe Reich rôde dans les coulisses, talonné de près par celle du régime stalinien.

Seul fil d’Ariane auquel se raccrocher pour ne pas sombrer à la suite d’Ella, l’accordéon de Viviane Arnoux accompagne le récit tout en douceur et en subtilité. Car ce récit n’est pas noir, ou pas seulement. Il est aussi traversé de rayons de joie, car pour tous les renoncements et toutes les épreuves, Ella trouve une sorte de liberté, un refuge en elle-même qui ne pourrait lui être ôté que par une chose: que quelqu’un découvre que la bosse qui orne son pantalon n’est pas le fait d’un sexe d’homme, mais celui d’un pastiche.

Un texte exigeant, beau et poignant, déclamé avec la ferveur qui lui convient, sur une scène où tout a été intelligemment pensé pour le mettre en valeur. Voilà du beau théâtre. Il ne faut pas se priver d’aller le découvrir à La Girandole, jusqu’au 29 janvier.

 

Texte : Manfred Karge
Traduction : Michel Bataillon © L’Arche Editeur
Mise en scène : Jean-Louis Heckel
Avec : Hélène Viaux
Création musicale : Clarisse Catarino
Accordéon : Clarisse Catarino ou Viviane Arnoux
Préparation dramaturgique : Flore Hofmann
Collaboration artistique : Félicité Chaton
Costumes : Nawelle Aïnèche
Scénographie : Léa Bettenfeld
Création lumières : Philippe Sazerat
Régie générale : Boualem Bengueddach
Photos : Isabelle Patain
Mannequins : Philippe Pasquini
Visuel: © La Nef Cie

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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