Théâtre
Lucrèce Borgia à la Comédie-Française, le poison de l’académisme

Lucrèce Borgia à la Comédie-Française, le poison de l’académisme

28 mai 2014 | PAR Christophe Candoni

Denis Podalydès signe à la Comédie-Française une mise en scène très picturale et esthétisante de Lucrèce Borgia avec Guillaume Gallienne travesti dans le rôle-titre. Le spectacle est soigné, joli à regarder mais sans flamboyance ni monstruosité. Il souffre d’un poison plus vénéneux encore que celui de l’héroïne hugolienne, son académisme. 

Inspiré d’un cahier de notes rédigé par Antoine Vitez mettant en scène la pièce de Victor Hugo en 1985, Denis Podalydès a souhaité restituer une atmosphère lourde, crépusculaire et teintée d’onirisme. Celle-ci est élégamment rendue par les beaux décors d’Eric Ruf, les costumes de Christian Lacroix et les lumières de Stéphanie Daniel. Une longue épave de gondole débarquée traverse le plateau pour la fête vénitienne, la balustrade d’un ponte vecchio sera l’élément principal du décor de Ferrare. Tout de noir vêtus, les corps pâles sous leurs lourdes étoffes au revers chatoyant rappellent ceux de Van Dyck ou de Velasquez.  Les actes se présentent comme des tableaux. Des extraits verdiens (Macbeth, et la sublime ouverture de Simon Boccanegra entre autres) ponctuent la représentation. On se croirait devant une de ces anciennes mises en scène d’opéra somptueuses mais confortables, flattant l’œil plus que l’esprit. L’Italie décrite par Hugo souffre de la peste et des guerres, la famille abhorrée des Borgia baigne dans le crime, l’inceste et le sang. Cette bellezza semble du coup à côté de la pièce bien plus déraisonnable et inconvenante que telle qu’elle est présentée.

Les comédiens sont bons. Les scènes de groupe sont bien orchestrées et emmenées avec une belle vivacité par Stéphane Varupenne. Il y a aussi le Gennaro juvénile et impulsif de Suliane Brahim. Auteur du fait saccageur d’estropier l’enseigne et le nom des Borgia sur le fronton du palais ducal, il est condamné à mort par Lucrèce qui demande à son mari (solide Eric Ruf) la preuve de son estime et une digne réparation de l’injure reçue sans anticiper que l’offenseur est la personne qui lui est la plus chère, son propre fils.

Si le rôle est fort bien tenu par la jeune comédienne, c’est naturellement pour faire le pendant à Guillaume Gallienne. Le sociétaire évite soigneusement de faire de son travestissement un simple numéro d’acteur, ce qui est tout à son honneur, mais au point d’affadir le personnage, de le priver d’exubérance, de démesure, de fantaisie. Longue chevelure brune et bouclée, robe couleur ébène, le port noble, altier, Gallienne fait une Lucrèce toute en nuance et préciosité, mais complètement accablée, défaite, uniquement victimaire. On croirait par moments l’empoisonneuse maléfique sous psychotropes. J’ai choisi Guillaume pour Lucrèce parce que c’est pour moi un acteur imprévisible, extravagant, par moment abyssal. Il peut me toucher infiniment comme il peut me faire rire aux larmes, et je pense qu’il faut un acteur comme ça pour ce rôle, où il y a des moments de folie explique Denis Podalydès. Ses attentes étaient les nôtres ; elles ont été déçues.

© Christophe Raynaud de Lage

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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