Théâtre

Les vivants et les morts à Vitry: le théâtre de la vie

20 novembre 2010 | PAR Christophe Candoni

La reprise du spectacle « les vivants et les morts » au Théâtre Jean Vilar de Vitry dans la mise en scène de Julien Bouffier (le directeur de la compagnie « Adesso e sempre ») s’inscrit parfaitement dans la programmation des Théâtrales Charles Dullin puisque le Festival a vocation de promouvoir la création contemporaine, un théâtre du présent, où la fiction est mise à l’épreuve de la réalité, un théâtre social, politique qui interroge la condition de l’homme dans la société et réfléchit sur les préoccupations et les aspirations des femmes et des hommes bousculés par le monde d’aujourd’hui. De son roman, Gérard Mordillat réalisa un téléfilm diffusé par épisodes en octobre sur France 2. A la scène, le spectacle, à la fois documentaire et romanesque, est fleuve, comme une longue saga de 8h qu’on peut voir en deux fois.

C’est l’histoire d’un jeune couple, Rudi (Oivier Luppens) et Dallas (Vanessa liautey). Ils travaillent tous les deux à la Kos, l’usine de fibre plastique qui fait vivre toute la petite ville de Raussel depuis des générations. Ils viennent d’emménager dans leur nouveau logement avec leur petit Kevin qui a juste un an. Leur vie bascule le jour où se trame un plan de restructuration du personnel et la menace de la perte de leur emploi survient. Ils décident de lutter pour sauver leur emploi : on assiste à la révolte des employés et leurs doutes face à l’engagement, l’appel à la grève, les demandes de négociations, leurs moyens de survivre, rester vivant. Les protagonistes, présentés comme des gamins, elle s’excitant sur un tube de Téléphone, lui est plutôt maladroit et sauvage ; ils paraissent broyés par un système qui leur échappe. Leur parcours est social et intime : la vie de l’entreprise contamine la vie de famille, laisse place à l’absence de désir et à l’incommunicabilité.

L’intrigue est introduite par la comédienne Fanny Rudelle qui joue Florence, une journaliste dont la parole garantie l’authenticité du témoignage. Munie d’une caméra, elle filme en direct, capte même les moments d’intimité, son film est reproduit sur un écran en plan serré.

La forme du spectacle est audacieuse, gigantesque, fortement inspirée des procédés cinématographiques. Le générique est génial. L’image vidéo est omniprésente. Une architecture unique représente la maison du couple en plan coupé, on y voit les différentes pièces, c’est aussi l’usine et plein d’autres lieux. Beaucoup de musique, du rock pour exprimer l’énergie radicale des personnages, la rage de la lutte. La bande-son est réalisée en live avec soin, malgré quelques problèmes techniques le soir de la première et des micros mal ajustés. Les acteurs font preuve d’engagement, de volonté et d’aisance. Ils sont crédibles, sous tension. Des moments sont brillants, d’autres sonnent faux. Le jeu à tendance à être confiné, trop dans un esprit télévisuel. On pourra aussi déplorer la pauvreté de certains dialogues même s’ils véhiculent avec bon sens de nombreuses vérités. Le propos reste empathique, passionné mais s’égare du coup dans le côté « tarte à la crème » comme la facile diatribe contre la télévision. Néanmoins l’émotion demeure.

« Les vivants et les morts » se fait l’écho des difficultés et de la fragilité de l’existence dans notre société. La fin de cette première partie relate la dévastatrice constatation de l’échec de l’engagement : le licenciement de Dallas et de Lorquin, le pilier de l’entreprise joué par l’excellent Jean-Claude Fall, puis la fermeture de l’usine. Le plateau n’est pas ici un lieu de distraction ni d’évasion mais bien le miroir de nos vies qui nous est tendu. Une tragédie moderne où des êtres livrent leur ultime combat contre une issue inéluctable. Forcément théâtral et captivant.

La deuxième partie du spectacle gagne en radicalité. Ce second moment de théâtre débute par l’annonce de la fermeture de la Kos, la liquidation de l’usine, et le chômage forcé pour les derniers employés. La scénographie est sensiblement la même et nous plongeons cette fois au coeur de l’usine occupée par le personnel. Les personnages, abandonnés par toute les autorités, organisent le blocus et se barricadent dans les locaux déserts pour trouver une issue. Rudy cèdent à une tentation jusqu’au-boutiste et veut faire exploser la  Kos. La pièce raconte moins le destins des individus pour livrer un discours politique et militant, tout à fait en phase avec les problématiques sociales de nos sociétés contemporaines. La fiction se laisse surpasser par la réalité et cette représentation fait un effet coup de point. La pièce n’en demeure pas moins une histoire de couple et d’amour. Dallas fait tout ce qu’elle peut pour innocenter Rudy et le faire sortir de prison. Dans une lumière crépusculaire et un décor défait, les deux êtres se retrouvent, vidés, fracassés s’échangent à nouveau leurs sentiments l’un à l’autre sans excès de sentimentalisme pour ne pas aplanir la violence du propos.

Malgré quelques flottements, la pièce de 8h et l’ensemble des comédiens gagnent leur pari ambitieux, celui de créer un discours sur le monde d’aujourd’hui, de susciter l’indignation, l’interrogation. Ce théâtre éminemment politique choque, émeut, bouleverse.

Du 19 au 28 novembre 2010,

1ère saison : vendredi 19 à 19h30 et dimanche 21 à 16h.

2ème saison : vendredi 26 à 19h30 et dimanche 28 à 16h.

Intégrale samedi 27 à 15h.

Théâtre Jean Vilar de Vitry, 1 Place Jean-Vilar 94400 à Vitry-sur-Seine. 01 55 53 10 60. www.theatrejeanvilar.com

Infos pratiques

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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