Théâtre
L’élégance d' »Anna Christie » à l’Atelier

L’élégance d' »Anna Christie » à l’Atelier

01 février 2015 | PAR Yaël Hirsch

Jean-Louis Martinelli adapte le drame simple et fort d’Eugene O’Neill (1921) avec une élégance infinie sur les planches du Théâtre de l’Atelier. Dans le rôle titre, Mélanie Thierry nous enchante, une fois de plus. Une pièce d’une grande intensité à voir absolument.

[rating=5]

Dans un bar un peu déclassé du New-York art déco, un vieux marin suédois (Feodor Atkine, époustouflant dans son rôle aimant mais ambigu) découvre la lettre de sa fille qu’il n’a pas vue depuis qu’elle avait 5 ans. Elle vit dans le Missouri et décide de prendre quelques temps de repos et de lui rendre visite après toutes ces années placées dans une ferme puis comme gouvernante en ville. Quand Anna (Mélanie Thierry, charismatique, énergique, à fleur de peau, géniale!) arrive dans sa robe vermillon, la tenancière du bar devine qu’elle s’est vendue mais s’éclipse discrètement pour la laisser en présence de son père. Ce dernier l’accueille à bras ouverts et, apprenant qu’elle a été malade, il lui offre un toit sur son bateau à quai où il a pris une sorte de semi-retraite de sa condition nomade de marin. Hésitante, mais sans autre horizon que la générosité tardive de ce père qui ne s’est pas occupé d’elle, Anna le suit.

La mer est une révélation pour la jeune-femme de 20 ans qui passe des heures sur le pont dans le brouillard. Un jour, un jeune marin réchappé d’un naufrage réapparaît après avoir passé deux jours à se battre contre les flots. Matt (Stanley Weber, sculptural et à l’entrée plus que sexy) est d’origine irlandaise, sur de lui, de sa force et désireux de fonder un foyer. Anna est pour lui une apparition, avec sa blondeur suédoise et son genre de fille bien accompagnant son père.

Alors que ce dernier refuse doublement de donner sa bénédiction aux sentiments qui naissent entre les deux jeunes gens – pour ne pas perdre à nouveau sa fille et ne pas la donner à un marin qui ne sera jamais auprès d’elle- Anna mène sa vie assez librement et sort souvent dans Boston où le bateau est amarré avec le beau Matt. Mais la querelle entre les deux hommes la pousse à avouer son passé…

Mélodrame sobre et parfaitement construit, adapté de l’anglais par Jean-Claude Carrière avec des références francophones qui fonctionnent (chanter le Ostende de Léo Ferré), la pièce portée à l’écran en 1930 (avec Garbo dans le rôle d’Anna) et interprétée récemment à Londres avec un casting people mené par Jude Law, continue de très bien fonctionner. On a beau se situer il y a un siècle, la puissance psychologique des personnages continue de bouleverser. Quant à la mise en scène très sobre et élégante de Jean-Louis Martinelli, elle fait la part belle à la mer et au gris dans une moiteur un peu froide et épurée qui laisse toute la place et tout le son aux acteurs pour interpréter leur quatuor millimétré. Le rythme tanguant et le phrasé souvent cinglant sont entièrement au service d’un texte magnifique, qui prend à la gorge et fait marcher à plein les vapeurs de la catharsis. On en sort ébahi et très ému.

Anna Christie de Eugène O’Neill, Adaptation Jean-Claude Carrière, Mise en scène Jean-Louis Martinelli, avec Mélanie Thierry, Feodor Atkine, Stanley Weber et Charlotte Maury-Sentier, 1h40. mar-sam 21h, matinées les samedis (16h30) et dimanche (15h30).

visuel : affiche (c) Lou Sarda

Infos pratiques

« Le vertige de la chute » et « Les griffes du passé » de Walter Mosley, dans les pas de Chester Himes.
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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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