Théâtre
Le festival TRENTE TRENTE accueille la nouvelle création de l’israélienne Meytal Blanaru

Le festival TRENTE TRENTE accueille la nouvelle création de l’israélienne Meytal Blanaru

28 janvier 2020 | PAR David Rofé-Sarfati

Nouvelle édition de 30-30 – rencontres de la forme courte en Nouvelle Aquitaine, du 21 janvier au 1er février. Jean-Luc Terrade et son équipe programment un bouquet de talents pour la 17 éme année. Une trentaine de spectacles s’offrent à nous en des formats de 5 à 45 min de cirque, musique, théâtre, danse, performance, et combinaisons diverses. L’heure est à l’hybridation et l’indifférencié comme terrains de la liberté… Nous y avons extrait quelques belles propositions

 

RAIN / MEYTAL BLANARU

Si le Trente Trente cherchait une légitimité et à cette légitimée une preuve définitive, le travail de Meytal Blanaru présentée en exclusivité pour l’édition 2020 serait cette preuve absolue. Né en Israël, Meytal Blanaru est une danseuse et  chorégraphe. Elle est basée à Bruxelles. Sa danse est au cœur d’une écoute intérieure, son écriture ténue et délicate est issue du Fathom High, langage authentique qu’elle a créé à partir de sa pratique du Feldenkrais. Elle développe une recherche de mouvement personnel qui modifie profondément la façon dont elle bouge et perçoit le corps. Elle crée notamment les solos Lilly, Aurora (Aerowaves 2015), We were the future (Coproduction des CDCN 2018) et Home, une pièce de danse pour 26 jeunes danseuses de l’Académie expérimentale de danse de Salzbourg. En tant qu’interprète, Meytal a travaillé et collaboré avec Samuel Lefeuvre / Groupe Entorse, Lisi Estaras / les Ballets C de la B, Damien Jalet / Eastman Dance Company, Roberto Olivan, Clara Furey et Martin Kilvady.  Elle anime régulièrement des ateliers Fathom High dans le but de sensibiliser à la neuroplasticité dans le domaine de la danse. Elle enseigne dans différentes écoles telles que l’Académie expérimentale de danse de Salzbourg, PARTS, Charleroi-Danses, DanscentrumJette et d’autres écoles en Europe, au Canada, aux États-Unis et en Israël. Meytal Blanaru a déjà  été accueillie à Trente Trente avec Aurora (2015).En 2020, Meytal est invitée à créer une nouvelle pièce pour la Scottish Dance Theatre.

Dans ce nouveau solo présenté ici en avant première, intitulé Rain, Meytal Blanaru puise son inspiration dans un  souvenir d’enfance qu’elle qualifie comme l’un des plus marquants de sa vie. Sans le dévoiler, sans l’expliquer, elle revisite ce souvenir que l’on imagine antichambre ou soubassement d’un trauma. Subtilement et sensiblement, elle réécrit un récit à  la façon d’une déconstruction. Rain explore la manière dont nous portons nos histoires, dont nous les supportons. Mutine, androgyne, brûlante et électrique, elle se présente à nous pieds nus justaucorps vert et pantalon  noir. Au sol un blanc cassé isole la danseuse, comme perdue, aspirée dans une immensité inhabitée qu’elle colonisera devant nous avec force. Lentement une épaule se découvre. Lentement se déploie une parade féminine de la séduction, une parade qui se décide ridiculement archétypale. Elle fixe le public, s’amusant secrètement de ce faux semblant socionormé. Elle assène avec finesse que nos modes de séduction ne sont authentiques que dans une obligatoire construction insincère. Au deuxième acte, elle s’amusera d’autant que cette fois elle déconstruit le rituel.  Le spectacle hypnotique est une cérémonie d’un retour de refoulé qui avance masqué par la beauté du geste. Meytale Blanaru est une artiste a suivre absolument.

 

LA COQUILLE OU LE SON DU GIBET / HERVÉ RIGAUD, JONATHAN PONTIER ET ÉLISE SERVIÈRES

Appréhender Villon n’est pas chose aisée, à cause du vieux français. Pourtant sa poésie, proposée ici résiste au passage du temps, en des chants populaires ou délirants ou revanchards ou de simple mauvaise foi. C’est bien a tout ça que Jonathan Pontier, Hervé Rigaud et Elise Servières vont s’atteler : découvrir la danse de ces mots et associer leurs univers musicaux pour trouver « le son du gibet » que Villon a si souvent frôlé. Nos trois artistes ont sédimentes depuis longtemps un talent de la restitution. Hervé Rigaud, formé au son et au théâtre, il joue des mots de la musique dans les créations de Jean-Luc terrade, Sonia Millot et Vincent Nadal/Cie Les Lubies, Jean Boillot,… entre autres. Il a de nombreux projets musicaux à son actif, dont les plus récents : «EPD» (Electro Pop Dépressiv) et Chansons en bois. Jonathan Pontier est un slameur dada, artisan symphoniste, techno troubadour, poète multi-timbral, Il développe une écriture qui transcende les notions de musique ‘contemporaine’ ou ‘actuelle’, multipliant la transversalité de ses collaborations, ne cessant de confronter et réinventer les formes, les langages accessibles au compositeur d’aujourd’hui. Il a reçu de nombreuses commandes et sa musique a été jouée ou diffusée dans de nombreux pays. En 2019, il entame une nouvelle collaboration avec l’ensemble Intercontemporain (SoundKitchen), ainsi qu’avec le NEST de Thionville (qui vient de changer de direction) et l’ensemble TM+.  Quant à Élise Servières, comédienne, elle est également violoniste. Elle travaille aux côtés de Vincent Nadal et Sonia Millot (Ravie de Sandrine Roche, m.e.s.Sonia Millot et Vincent Nadal), Arnaud Poujol (Deux Marguerite nefont pas le printemps et O.D.A matériau), Laurent Rogero (Mythologie, le destin de Persée et Peer Gynt), Daria Lippi (L’Expression dutigre face au moucheron)…

François Villon, on le sait est un mauvais garçon. Est t il le premier mauvais garçon moderne? le premier poète maudit? Maudit, mais bien aimé de toutes les époques – y compris en cette fin de moyen Age -, imprimé dès les débuts de l’imprimerie. Il est presque naturel que notre époque s’en saisisse et que le Rock en particulier s’y plaise. En passeurs magnifiques, Hervé Rigaud (guitare, voix), Jonathan Pontier (techno-troubadour, voix) et Elise Servières (violon, voix) nous font entendre François Villon comme un Opéra Rock de la rébellitude. « Bien recueilly, debouté de chascun » scande Villon dans la « Ballade des contradictions », inclus et exclu de la communauté des hommes. Les mots de Villon se coulent dans le Rock comme le pied de Cendrillon dans son chausson de verre. Tous ne sont pas perçus, ce d’autant plus qu’ils sont dits en ancien français, mais l’essentiel passe.  Il restera au spectateur le travail d’aller vérifier dans les textes si François Villon est bien l’adolescent impétueux et rebelle que ce spectacle nous fait sentir.

BIBI HA BIBI / ALOUN MARCHAL ET HENRIQUE FURTADO

Une drôle de rencontre que ces deux compères. Aloun Marchal (France – Suède) est improvisateur, danseur et chorégraphe. Il chorégraphie Gerro, Minos and Him avec Simon Tanguy et Roger Sala Reyner ainsi que Trippel et reçoit de nombreux prix. Aloun est interprète pour la chorégraphe autrichienne Doris Uhlich, ainsi que dans les dernières pièces de la compagnie SPINN. Il créé aussi régulièrement des performances in situ. Il est fasciné par les moments qui n’ont pas de significations évidentes, et dont le sens apparaît petit à petit. Henrique Furtado (Portugal – France) est danseur, performer et chorégraphe. Initialement ingénieur, il se forme à la danse à l’INSA de Lyon, au CDC de Toulouse et à l’Abbaye de Royaumont. Interprète pour Bleuène Madelaine, Eric Languet, Aurélien Richard, Céline Cartillier, Tino Sehgal ou encore Vera Mantero, il collabore avec Aloun Marchal et Chiara Taviani dans la mise en scène de spectacles où se chevauchent les styles, les genres, et où le costume, l’objet et la présence vocale ont une place prépondérante. 

En combi-short moulant, nos deux compères s’affrontent du regard, se campent au centre du plateau et poussent un cri du ventre : le challenge est lancé. Face à face, dans une proximité à la fois complice et provocatrice, ils se préparent. Ils explorent toute une palette de sons et de mouvements aux registres détonants, laissant les corps se désarticuler et les gorges se déployer. Entre violence et sensualité, le pas de deux repose sur l’écoute et le mimétisme. Au rythme de ces répétitions, les voix et les visages, rieurs et cruels, s’enchevêtrent, s’acoquinent et rivalisent. Étrange spectacle d’éructations, de cris cartoonesques et de mimiques grotesques. On les verrait bien dans la nef des fous de Jérôme Bosch. Une humanité brute, pulsionnelle, d’avant la parole, un retour au source du trivial. Des pétomanes de la bouche. Les deux se répondent l’un l’autre en cadence rapide, dans un échange limité à une onomatopée, soit 4-5 caractères par échange – plus fort que twitter. On ne sait si le balancement rythmé des corps suggère la folie ou une sorte de rythme naturel de la relation inter-humaine encore inconnu. Ici le rythme rapide n’est pas répétition, les borborygmes et mimiques changent constamment, comme le dialogue humain. L’étrangeté n’est plus si flagrante. Grâce à la disposition bifrontal on pourra aussi observer chez l’autre moitié des spectateurs, les circonspects, les hilares, les affligées, les radieux ou les sévères. Bref, un très bon moment 30-30 et une ode à l’humanité des cacas et des pets, mais en version clean.

 

DESIRES’S SERIES #1  SINE QUA NON ART

Un solo performatif fait de cordes, de fleurs et de corps bruts né de la rencontre avec le photographe et plasticien brésilien Fabio Da Motta. Desire’s series #1 est librement inspiré du bondage, où les images du corps contraint se confrontent au désir retenu. Le danseur est enlacé par une parure sur mesure, conçue à la fois pour effacer et révéler l’individu. Dans une performance proche du rituel, ce solo laisse entrevoir des figures hybrides empreinte de désir, qui évoquent l’humain et son rapport à la nature. 

Christophe Beranger et Jonhathan Pranlas-Decours, artistes P.S.O en 2013, ils sont lauréats de la TANZRecherche NRW#13 à Cologne. Ainsi ceci leur permet de créer Exuvie leur fameuse création dans 150 kg de cire. En 2014 ils remportent le 1er Prix du concours (Re)connaissance avec leur pièce Des ailleurs sans lieux. Ils créés VERSUS, en 2018, qui associe danse – arts visuels, musique électronique et chant baroque, pour laquelle ils sont Lauréat SACD pour l’écriture de musique de scène et reçoivent le prix du Groupe CDC – Nouveaux Talents Danse 2018. Au festival Trente trente le duo  présente le n°1 des séries des Désirs. Consciente malgré son nom que l’Absolu est une impasse, la compagnie SINE QUA NON ART explorent la liberté qui naît d’une contrainte. Ici une jolie contrainte choisie, faite de cordes roses blanches et bleues soigneusement nouées sur le corps d’un héros christique couronné de fleurs au lieu d’épines. Qu’ils le suivent ou le fuient, les spectateurs bougent devant cette victime entravée et coiffée d’une nature rayonnante. Parfois ils entrent en désir de le libérer, de le soulager, de l’abreuver sur son chemin de croix. D’autres s’ennuient devant une énième représentation d’une homosexualité masculine triomphante et du désir Prométhéen d’égaler les dieux. Libéré, l’homme-printemps distribuera les fleurs de sa couronne avant le feu d’artifice final. Un spectacle au symbolisme fort et à l’esthétisme quasi violent. Le spectacle est pour nos rétines bousculées, définitivement  prégnant. 

 

LES FILLES MAL GARDÉES / ANTHONY EGÉA / CIE RÊVOLUTION

Sensibilisé à de nombreuses techniques, Anthony Egéa parfait sa formation à l’Ecole Supérieure Rosella Hightower de Cannes et au Dance Theater d’Alvin Ailey à New York.
Ses créations sont pour lui l’occasion de montrer au public que le hip-hop ne se cantonne pas aux stéréotypes de genre et d’esthétique. Il crée entre autres Soli (2005), Urban Ballet (2008), Tétris (2010) pour le Ballet de l’Opéra National de Bordeaux et Middle (2011) pour le Beijing Dance Theater, Bliss (2014), KreuZ (2016) et Les Forains d’Henri Sauguet (2016). Aussi a-t-il choisi les voies de la transformation, pour au fil des pièces et des projets remettre en question le mouvement en développant des formes hybrides, qui s’écartent des conventions et des attendus. Anthony Egéa/Cie Rêvolution a été accueilli à Trente Trente avec Soli I (2007), Soli IV (2009), Le Groupe d’Intervention Chorégraphique (2012) et KreuZ (2016).

Trois filles sur pointes dans un espace délimité, une sorte de ring, de cage, un dancefloor… ou plutôt un espace de revendication, d’expérimentation d’une danse qui casse les codes, le plancher et impose sa modernité. Pas de ballerine ou tutu, mais des performeuses qui vont s’imposer, s’imbriquer, se défier. Des danseuses atypiques qui ont décidé dans leurs apprentissages d’urbaniser leur danse classique, d’être hybrides, différentes, mutantes.  La pointe, cet outil qui sert à l’élévation, à l’équilibre, va devenir ici une arme affûtée, des lames tranchantes qui vont cisailler l’espace et dessiner des formes géométriques, carnassières. Trois Lara Croft qui vont nous braquer avec leurs pointes et exécuter des katas percussifs. Un des messages fort de cet ode à la différence consiste à laisser une place et un moment à chacun. Sur ce ring où chacun trouve son moment, les tensions s’apaisent. Le spectacle magnifique est un combat sur pointes pour la vie et pour l’harmonie. 

 

 

Festival Trente Trente

Bordeaux Métropole

Du 21 janvier au 01 février 2020, Trente Trente donne la parole aux artistes de la création contemporaine et offre une programmation de formes scéniques hybrides à découvrir sous forme de parcours à Bordeaux Métropole et en Nouvelle-Aquitaine. Avec du cirque, de la danse, de la performance, de la musique, des installations, du cinéma et du théâtre, cette 17e édition réunit une trentaine de formes courtes, dont dix créations et des workshops, qui bousculent le paysage des arts vivants. 

Glob Théâtre, Marché de Lerme, Halle des Chartrons, La Manufacture CDCN, MECA, Ecole des Beaux-Arts, Le Performance, Utopia • Bègles : CREAC/Un Chapiteau en hiver • Gradignan : Théâtre des Quatre Saisons • Boulazac : Agora PNC • Saintes : Gallia Théâtre

Crédits Photos ©Pierre Planchenaud

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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