Théâtre
« L’autre » de Florian Zeller, Mise en scène Thibault Ameline

« L’autre » de Florian Zeller, Mise en scène Thibault Ameline

04 décembre 2015 | PAR David Rofé-Sarfati

C’est une pièce sur la difficulté de faire couple car un tiers est toujours là qui empêche la rencontre. Au-delà de cette difficulté insurmontable du couple à s’écouter, à se supporter et à s’aimer L’autre de Florian Zeller nous enseignera les rapports humains en général.

[rating=5]

L’autre est toujours là, il est le conjoint, l’amant, il est aussi un autre moi, celui qui nous articule ou celui qui veut mourir. Dans la pièce, l’autre est un caractère de théâtre joué par un magnifique acteur, Jeoffrey Bourdenet. Il prête sa voix grave à cet autre pour le rendre un peu plus mystérieux et lointain.

L’autre c’est aussi le texte de Florian Zeller. Ce texte est l’autre en commun, entre l’auteur, le metteur en scène et la troupe. Autour de cette autre et de son esprit, les choses se composent ; le metteur en scène et les comédiens sont au travail.

L’intrigue est construite selon qu’il n’y a pas d’après-coup. Les personnages n’élaborent pas les événements qui leur adviennent. Le temps est aplati. Dans une scène de constat d’adultère et de crime passionnel, les personnages sont prédictifs ; ils rédigent ce qui va advenir. Sans après-coup la culpabilité disparait. Nous sommes plongés dans cette modernité, un 21e siècle sans dieu et sans culpabilité où, Freud aidant, les personnages s’aimeraient en conscience. Ils savent que l’amour est aliénant, qu’il est un risque d’emprise servile ou d’annulation de son quant-à-soi. Ils le savent et ils tentent d’y échapper. Les personnages de Florian Zeller, s’estimant affranchis, cherchent une voie nouvelle. On tente, on s’essaye, on se trompe, on avoue, on n’avoue pas. On veut sauver l’amour.

Freud l’écrivait déjà : quoi qu’on fasse, on le fait mal. Elle, la femme, jouée par Carolina Jurczak très habile dans son respect de l’esprit du texte, constate : nous ne sommes responsables de rien de ce qui nous arrive, c’est la vie.

C’est la vie, et nous ne serions coupables de rien. La culpabilité puisqu’elle revisite des événements anciens pour les juger aurait exigé l’après-coup et l’idée d’intentionnalité. Ici, pas d’après-coup. Derrière ce retrait et derrière ce silence des affects et des émotions, l’histoire reste cruelle. Les personnages sont seuls, souffrent, déambulent de façon erratique. Les trois acteurs font des merveilles avec ce texte écrit d’une écriture blanche. Ils parviennent à nous faire sentir avec talent leur douleur sourde et leur désaffection égoïste pour le passé et le futur. Benjamin Jungers y est épatant.

La mise sn scène finit d’écrire le propos.

On pense à la troupe de TGStan et en particulier à leur interprétation de Trahisons de Pinter. Chez les TGStan il n’y a pas de metteur en scène. Les acteurs qui ont élaboré la mise en scène ensemble ne semblent pas jouer. Le comédien quitte l’intrigue en se reculant légèrement, ne sort pas de la scène. L’amant ne quitte pas la scène pendant que le mari dîne avec sa femme.

Chez Thibault Ameline, aussi, les comédiens restent sur scène et semblent ne pas jouer. Sa mise en scène est invisible. Le décor est minimaliste. Le quatrième mur a disparu. Restent les noirs accompagnés d’une musique hors temps. À la faveur de ce dispositif, il nous offre une scène de dispute d’anthologie, où nous ne pouvons décider si l’homme parle à la femme et la femme à son mari, ou plutôt si chacun, et c’est tellement vrai!, rumine ses fixations obsessionnelles et ne se parle qu’à lui-même.

La pièce pose les questions de l’amour et du couple ; elle traverse l’idée que peut-être tout n’est que contingence, que le temps n’existe pas. Elle est une expérience unique, car nous repartons avec une empreinte mentale sans qu’on se souvienne s’il s’est agi d’une œuvre ou de la trace d’une histoire que nos aurions vécue.

L’autre de Florian Zeller mis en scène par Thibault Ameline, est une épreuve théâtrale aboutie d’écriture blanche. Elle est importante car elle nous donne à penser. Car elle nous donne à voir à l’avenir les autres pièces d’un regard différent.

VISUELS : © affiche officielle

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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