Théâtre

L’absence de guerre par Aurélie Van den Daele sera-t-elle la meilleure pièce de l’année?

L’absence de guerre par Aurélie Van den Daele sera-t-elle la meilleure pièce de l’année?

11 janvier 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Aurélie Van Den Daele et ses complices du Deug Doen Group poursuivent, après  Angels in America, et les Métamorphoses d’Ovide leur traversée des mythologies contemporaines. Avec L’absence de guerre de l’auteur anglais David Hare, ils nous ouvrent  une réflexion sur l’acte politique et sur notre époque. La pièce se joue à l’Aquarium à La Cartoucherie de Vincennes.  Elle est splendide.

La pièce « L’Absence de guerre » est écrite en 1993 par David Hare, écrivain anglais à succès dans la lignée de Edward Bond; elle s’inspire de faits réels se déroulant lors d’une campagne électorale menée par le camp travailliste anglais. À l’approche des élections, au cœur du QG du parti, George Jones, candidat à la fonction de Premier ministre, et son équipe, s’affairent à la prochaine campagne. Venues du dehors s’abattent  les sondages qui telles des paroles d’oracles règlent  les débats internes et les stratégies comme les tactiques.  Dans les bureaux du parti, les idéaux de gauche percutent en calamiteux renoncements le principe de réalité et son  exigeant pragmatisme. L’ histoire mi-fiction mi-reportage  figure le parangon de l’affrontement entre idéalisme politique et conquête du pouvoir, entre la morale et la chronique de nos vies. Cette épopée captive à la façon d’une tragédie shakespearienne. Elle trace une leçon philosophique et le tableau de l’âme humaine. Shakespeare oblige, elle se finira par quelques morts.

Le terrible constat proposé par David Hare est celui amer de jeux politiques dépravés dans les alcôves corrompues des partis hermétiquement verrouillés. Au-delà,  les médias feignent d’organiser le débat pour mieux  le stériliser. Alors, puisque ce n’est pas un débat; en fait il n’y a jamais de débat; la seule analogie possible c’est avec la guerre, explique un personnage. Cette guerre qui ne dit pas son nom est une guerre en l’absence d’elle-même. Dans le même mouvement, les appétits, les  égoïsmes et les compromissions désincarnent les membres de la famille artificiellement inventée par le  parti, de l’armée trompeusement solidaire levée en vue de cette guerre et de la victoire espérée. Les êtres s’oublient. Ils sont eux aussi absents à eux-mêmes.

La pièce est vive et brillante. Aurélie Van Den Daele la transforme en une oeuvre puissante où la beauté parfois est si violente que nous souhaiterions sidérés d’émerveillement pouvoir fixer l’instant. Plusieurs scènes sont magistrales. Par exemple, une scène de dispute captée en coulisse nous laisse bouche bée de ravissement. Cette scène offre au talent du comédien Sidney Ali Mehelleb un piédestal  jamais démenti durant les deux heures trente du spectacle.

Dans un vibrant tumulte, nous sommes transportés là où les protagonistes gesticulent et où se joue la lutte pour le pouvoir. L’agitation et la cacophonie s’écrivent nécessaires, car la guerre, quand il ne se passe rien, c’est que ça ne se passe pas bien. La scénographie mêle vidéo en direct et théâtre. Le plateau est divisé en son milieu par un écran de verre surmonté d’un écran vidéo. À cour et à jardin des couloirs s’évadent  et finissent de créer un espace scénique mentalisé étendu à l’infini et où hors champ et plateau s’intriquent. L’histoire captivante est servie par des comédiens merveilleux jamais débordés et au jeu entier, un jeu radicalement impliqué au bord du dépassement et de l’urgence. On pense à Ivo Van Hove ou à Anne-Cécile Vandalem qu’Aurélie Van Den Daele vient de rejoindre dans la cour des  grands metteurs en scène. Son geste est riche d’une grande technicité, d’un admirable art du rythme, d’une direction d’acteurs rigoureuse et d’une sorte de gaieté diffuse qui baigne l’ensemble de la pièce. Une gaieté qui signe l’envie et l’intelligence de la créatrice.  Le spectacle chaudement applaudi nous  laisse à notre émerveillement et à nos interrogations sur le monde en marche. Nous aurons vu peut-être la meilleure pièce de l’année.

 

 

L’ABSENCE DE GUERRE
de DAVID HARE
traduction Dominique Hollier
mise en scène Aurélie Van Den Daele, artiste associée

à l’Aquarium du 8 janvier au 3 février 2019 du mardi au samedi à 20h – le dimanche à 16h

le 21 mars 2019 – LA FAÏENCERIE – CRÉIL
les 2 et 3 avril 2019 – THÉÂTRE LES ÎLETS – CDN DE MONTLUÇON
le 5 avril 2019 – FONTENAY EN SCÈNES
du 9 au 12 avril 2019 – THÉÂTRE DE LA CROIX ROUSSE – LYON
(en cours sur 2019/20)
en tournée du 21 mars au 12 avril2019

Crédit Photos © Marjolaine Moulin

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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