Théâtre
« La panne » de Friedrich Dürrenmatt, une tranche gourmande d’humour noir

« La panne » de Friedrich Dürrenmatt, une tranche gourmande d’humour noir

06 mai 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Après plusieurs années consacrées brillamment aux pièces emblématiques de Samuel Beckett, la troupe TobyOrNot adapte sur scène La Panne, un roman du suisse Friedrich Dürrenmatt plus connu pour sa pièce La Visite de la vieille dame

Après le chaos 

La panne @CieTobyOrNot

La Panne (titre original : Die Panne) est un roman paru en 1956. Écrit en 1956, le récit devient une pièce radiophonique créée la même année, connaît une seconde version pour la radio en 1959, puis une adaptation en comédie pour un théâtre ambulant en 1979. Entre-temps, Ettore Scola adapte le récit au cinéma en 1972 sous le titre La Plus Belle Soirée de ma vie.

Friedrich Dürrenmatt est né en 1921 d’un père pasteur en Suisse. Il y a chez lui une proximité avec l’œuvre et la pensée de Beckett. Chez Dürrenmatt, le monde est perçu d’abord comme effritement et chaos.  Tout au long de son œuvre, il exprime un sentiment quasi religieux de l’absurde et une inquiétude propre aux générations d’après-guerre. D’avoir été épargné naît chez ce Suisse d’origine une inquiétude existentielle. Sa vision du chaos se diffuse dans toute son œuvre et se retrouve magnifiquement dans La Panne, farce noire et absurde. 

De l’ennui et d’un diabolique jeu de rôles au sein d’un Ehpad

La panne @CieTobyOrNot

Un infirmier d’une maison de retraite s’avance vers nous un livre à la main. Il lit a haute voix le roman de Friedrich Dürrenmatt. Il raconte : un homme, Alfredo Traps, voyage pour son travail dans sa voiture neuve. Il vient de monter en grade au sein de son entreprise de textile ; il est heureux, marié, infidèle mais sans excès. Le moteur de son nouveau véhicule, une Studebaker, a des ratés, puis s’arrête. C’est la panne. Alfredo Traps marche jusqu’au prochain village, organise la réparation de sa voiture, et cherche un hôtel. La seule auberge est complète mais on lui indique l’adresse d’un retraité qui a une chambre. 

L’adaptation imaginée par Jean-Jacques Nervest et mise en scène par Laure Sagols organise un entuilage délicieux. Alors que l’infirmier poursuit son récit, l’intrigue se matérialise sur le plateau. L’infirmier devient Traps et le retraité devient un des résidents de l’Ehpad. Traps se retrouve dans une soirée étrange, en compagnie de son hôte, un ancien juge et deux autres invités, un ancien procureur et un ancien avocat. Tous ont autour de 80 ans. On propose à l’invité de jouer le rôle de l’accusé d’un procès fictif à inventer. Il accepte, trouvant ce jeu fort distrayant.

Jean-Jacques Nervest (qui fut le foutraque Pozzo dans le très réussi En attendant Godot mis en scène par Jean-Claude Sachot) interprète l’infirmier devenu Traps ; il nous emmènera au plus profond de son inconscient et de ses pires conflits psychiques. Philippe Catoire, Dominique Ratonnat et Vincent Violette incarnent avec force les trois vieillards cacochymes. Les lumières de Christian Pinaud et la création sonore de Nicolas Daussy épousent l’intrigue et finissent de fournir l’écrin aux talents de ces quatre merveilleux comédiens. 

Si dans le roman le procès est rythmé par les nombreux plats, viandes, volailles, plateau de fromages, arrosés de bouteilles de Neuchâtel, de Grands Maréchaux, de Pichon-Longueville 1933, de Château Pavie 1921, dans l’EHPAD règne l’indigence et les victuailles comme les grands crus sont hallucinés autour de quelques radis et de litres de Clairefontaine. On s’en amuse cependant que le drame est en marche. Traps, troublé, le cerveau ralenti par les nombreux verres ingurgités, découvre peu à peu son propre parcours sous un angle qu’il s’était toujours refusé à envisager. Le vieux procureur –terrifiant et admirable Phlippe Catoire– est sans pitié. Avec lui, ses deux compères sont insatiables de cruauté, entre somnolences éthyliques et discours aiguisés par la désinhibition que seul l’âge avancé autorise. L’humour noir est au comble de notre gourmandise.

Nous ne spolierons pas la chute aussi infantile que grave, aussi terrible que drolatique. Révéler toutefois que l’on rit beaucoup d’un rire de conjuration. La pièce qui se joue jusqu’au 28 mai est à ne pas rater. Son public en sort joyeux mais non indemne. 

La panne

Auteur : Friedrich Dürrenmatt
Mise en scène : Laure Sagols
Création lumières : Christian Pinaud
Création sonore : Nicolas Daussy
Distribution : Philippe Catoire, Jean-Jacques Nervest, Dominique Ratonnat, Vincent Violette

Théâtre de l’Essaion (lien de réservation)

6, rue Pierre au lard (à l’angle du 24 rue du Renard)
75004 Paris

Dates: Du 7 avril au 28 mai 2022
Les jeudis, vendredis et samedis à 19h15

Visuel : Affiche 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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