Théâtre

« Jusque dans vos bras » des Chiens de Navarre : les pieds dans le plat

« Jusque dans vos bras » des Chiens de Navarre : les pieds dans le plat

09 novembre 2017 | PAR Simon Gerard

Jusqu’au 2 décembre, les Chiens de Navarre investissent les Bouffes du Nord avec Jusque dans vos Bras. Comme à chacun de leurs nouveaux spectacles, la troupe menée par Jean-Christophe Meurisse coche les cases de ce qu’ils savent faire le mieux : traiter le regard de la société française sur elle-même et sur les thèmes d’actualité qui inondent chaque soir les journaux télévisés. Au même titre que Les Armoires Normandes, Quand je pense qu’on va vieillir ensemble ou même la série de performances qu’ils proposaient à Beaubourg en 2010, les Chiens de Navarre sautent joyeusement l’écueil nauséabond de l’intolérance pour s’engouffrer dans une irrévérence jubilatoire.

Les Chiens de Navarre font des clichés, des préjugés et des normes solidement établies le miel de chacun de leurs spectacles. Le cahier des charges est évidemment rempli avec Jusque dans vos bras, et tout le monde y passe au fil des scènes qui ponctuent le spectacle : les noirs, les arabes, les cathos, les homos, les gens de gauche, de droite, les macronistes tièdes, les parisiens – et plus généralement, les Français. Les mythes et symboles de l’identité française sont mobilisés pendant une heure et demie dans un gigantesque pot-pourri où Charles de Gaulle discute le bout de gras avec une Marie-Antoinette semi-décapitée, où une Jeanne d’Arc fumeuse et fumante parle de sa libido, et où Obélix offre ses plus belles répliques à un Thomas Pesquet en pleine dépression.

On le comprend vite, les Chiens de Navarre veulent présenter l’identité française comme un vaste fourre-tout carnavalesque. S’agit-il ici de dénoncer, de remettre en question, de délivrer au public hexagonal une morale, un nouvel impératif catégorique ? Pas vraiment. Pas du tout, même. L’idée est simple : il vaut mieux rire de l’identité française que de s’offusquer de sa prétendue déliquescence. La culture n’est pas figée, et tous ses consommateurs en sont également les acteurs et contributeurs. Dans la grande tapisserie bigarrée de la culture française, les spectacles des Chiens de Navarre sont autant de petits éclats de strass qui reflètent bizarrement le tissu sur lequel ils sont incrustés. On l’avoue avec un plaisir coupable : c’est beau et c’est drôle.

Face à la question de l’identité et de ce qui fait une nation, on trouve la question à priori sensible des migrants et des réfugiés. Les deux thèmes s’opposent de manière totalement surréaliste et incongrue, comme lorsque l’arrivée d’un bateau de migrants sur scène s’achève par un combat entre requins géants et membres du public au rythme du thème d’Intervilles. Irrespectueux, too much ? Loin de là.  D’ailleurs, avec un titre comme Jusque dans vos bras, on ne peut s’empêcher de penser à A bras ouverts, l’énième film nauséabond et politiquement dangereux de Philippe de Chauveron qui échouait lamentablement à faire rire un public autour du thème des migrants, et ne suscitait qu’une immense gêne dans les salles où il était diffusé. Là où les mauvaises comédies populaires entretiennent scolairement et méchamment les préjugés, Les Chiens de Navarre, eux, tournent ceux-ci en dérision extrême, comme pour se moquer non plus de la cible, mais de l’émetteur des propos. Quand la scène d’accueil d’une famille de réfugiés teints en rouge est introduite par un exercice d’accents africains complètement clichés, on comprend que la troupe montre non pas le visage du réel, mais bien l’épaisse couche de maquillage que les discours et les pensées lui appliquent avec maladresse. Le spectacle, encore une fois, ne prétend pas donner une attitude à adopter face à un problème mondial. Jusque dans nos bras est une histoire de regard, le nôtre. Un regard qui part dans tous les sens jusqu’à épuisement du sens – mais pas du rire.

 

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Simon Gerard

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