Théâtre
« Je m’en vais mais l’Etat demeure », Hugues Duchêne pris à son propre jeu

« Je m’en vais mais l’Etat demeure », Hugues Duchêne pris à son propre jeu

21 avril 2022 | PAR Amelie Blaustein Niddam

 

Au théâtre de Vanves, Hugues Duchêne présente les deux derniers épisodes de sa saga sur la vie politique. Des Gilets Jaunes jusqu’à la défaite relative d’Eric Zemmour, ce spectacle interroge sur les limites du théâtre documentaire.

« La politique, ce n’est pas juste »

Hugues Duchêne, Juliette Damy, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby-Lemaître, Marianna Granci, Laurent Robert et Robin Goupil racontent pendant quatre heures, entracte comprise, l’essence même de la diplomatie et de la politique. A un rythme fou et à raison d’une idée à la seconde, on rit souvent. Le rire est le premier effet des trois premières parties qui composent donc les épisodes finaux. Il y a de quoi rire de ce grand jeu fait de bluffs. Il y a de quoi rire à voir en accéléré et de façon résumée comment en si peu d’années les groupes classiques, c’est-à-dire la gauche et la droite dans leurs acceptations républicaines, ont été dynamitées par le centre et les extrêmes.

Pour raconter cela, la troupe rejoue tous les matchs avec un talent monstre. Nous ne sommes pas loin d’un théâtre de tréteaux où quelques chaises se mettent en place en quelques secondes pour devenir la maison du confinement ou la voiture de Gaspard Gantzer, haut fonctionnaire proche du PS,  devenu candidat LREM puis polémiste à la télévision.

« Toute pensée est fréquentable tant qu’elle a du style »

La méthode Duchêne est époustouflante. C’est du grand reportage fait sous infiltration. A couvert et avec un art de la duperie hors norme, il arrive à approcher le Président de la République, souvent et même jusqu’au Liban. Il prend des clichés exceptionnels du pouvoir.

Les images projetées sont associées à la reconstitution des faits au plateau. Cela offre un appareil critique solide. Voir le Président et la Maire de Paris se ruer à Notre-Dame de Paris en feu apparaît autant ridicule qu’inutile. La politique spectacle est dénoncée tout comme l’accélération de l’information. La troupe campe tous les rôles avec une dextérité éblouissante.

Ce qui est étonnant avec ce projet est que son rythme est relié à l’actualité. La pandémie y joue une bonne place. Pour autant Duchêne hiérarchise ce dont il parle, il choisit. Il ne nous livre pas toute la vie politique dans son ensemble. L’idée est de répondre à la question : « quand  est-ce que ça a mal tourné ? »

« C’est le moment populiste, on doit s’y faire »

Et nous avons la réponse. Nous savons quand « ça a mal tourné ». Si la distance posée est parfaite les trois premières heures,  elle échappe complètement à l’auteur sur la dernière partie. Duchêne a créé un pantin, et voici que le pantin se joue de lui. Faire du théâtre documentaire n’est pas chose aisée et n’est pas Stefan Kaegi qui veut. La limite de l’exercice est atteinte quand il s’agit de jouer avec le diable en personne. La couverture de Duchêne le rend « photographe officiel d’Eric Zemmour ». Il n’a pas prévu cela. C’est ce qui s’appelle se jeter dans la gueule du loup. Là, à ce moment là, les choses dépassent le cadre du théâtre documentaire. En traitant Zemmour comme un autre candidat, en le filmant, en le montrant beau, Duchêne a joué à un jeu dangereux. C’est à lui que l’on doit les photos qui ont fait la campagne. Notamment celle iconique de l’homme qui pointe un journaliste avec un fusil a été prise non pas par lui mais grâce à lui. L’image a énervé les démocrates et a surexcité les plus extrêmes des extrêmes. Là, la supercherie s’arrête. Eux sont plus forts, ce sont des bêtes de com’. Eux savent que c’est pour du théâtre, eux s’en serve. C’est de la politique.

C’est grâce à son équipe que « Z » voit aujourd’hui ses frais de campagne être remboursés. Et donc la possibilité financière de continuer.  Les photos d’Hugues Duchêne font parti du rouage. Il est sur scène et le photographie de dos les bras levés en V, en héros lors des meetings, il révèle son regard bleu acier lors d’un shooting.

Je m’en vais mais l’Etat demeure nous met face au débordement de nos désirs. Geppetto et Icare en savent quelque chose. A la fin du spectacle on ne rit plus du tout, aussi, parce que la politique est un jeu dangereux. On y prend goût, on se laisse séduire, et cela, vraiment n’a rien de drôle.

Au Théâtre de Vanves ce soir à 20h. Fin du spectacle à 00H15. 

Puis du 6 au 26 juin au Théâtre 13

 

Visuel : ©Simon  Gosselin

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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