Théâtre

A Chaillot, Ivo Van Hove exhibe le chaos dans son cataclysmique et incontournable « Tragédies Romaines »

A Chaillot, Ivo Van Hove exhibe le chaos dans son cataclysmique et incontournable « Tragédies Romaines »

01 juillet 2018 | PAR David Rofé-Sarfati

Conçue il y a une dizaine d’années, la pièce Tragédies Romaines du metteur en scène flamand Ivo Van Hove réunit trois tragédies de Shakespeare:  Coriolan, Jules Cesar et Antoine et Cléopâtre pour nous raconter l’histoire de l’Empire romain de la création de la démocratie à la Pax Romana. 

Une pièce sur le chaos et sur le théâtre

La pièce dure 5H45 que l’on passe sans embûches grâce à la puissance du spectacle et les nombreuses et courtes pauses pratiquées. Imaginée avant FountainHead elle en est une pièce  princeps du concept inventé là par Ivo Van Hove. Nous sommes dans un centre de congrès, le public est invité à déambuler entre  les fauteuils, s’y asseoir pour suivre la pièce du plateau même. On recharge son téléphone, on commande du champagne, des chips ou des sandwichs tandis que l’intrigue se déroule. Les armures sont remplacées par des arrogants costumes-cravates. Nous traversons les débuts chaotiques de la démocratie avec Coriolan, l’instauration d’une assemblée bipolarisée avec Jules César puis une Rome conquérante au-delà des frontières avec Antoine et Cléopâtre. À chaque fois l’action politique s’articule autour de l’information et des fake news, des alliances et des assassinats politiques. Le texte de Shakespeare est rendu sans rajout; les scènes de guerre et les scènes où le peuple parle sont supprimées. Si le peuple semble absent, les épisodes de  guerres sont figurés par des intermèdes musicaux pétrifiants. L’ensemble est aussi spectaculaire que monumental.

Le texte, toujours à découvrir, constitue l’ossature de l’esthétique de la pièce et de son esprit. Ce texte, riche d’aphorismes et de phrases poétiques devenues citations, est admirable; et la musique particulière de la langue néerlandaise, mélange d’anglais, d’allemand et de consonnes gutturales à la façon espagnole ou perse, l’accueille et l’embellit tout en soutenant l’universalisme du propos.

L’écriture de Ivo Van Hove décrit le chaos de la Res Publica et du destin personnel de chaque empereur, de chaque sénateur, de chaque animal politique occupé du pouvoir. Les règles du théâtre sont triturées, abîmées, cassées. Car si le chaos existe, l’acte théâtral doit en être le témoin. Pour son écriture du chaos, Ivo van Hove est un génie de notre temps. Les comédiens du Toneelgroep Amsterdam dont on ne saura jamais décrire le talent immense arrachent toujours et de justesse le théâtre à ce chaos. Ils sont merveilleux. Entre autres, Hans Kesting est un bouleversant Marc Antoine, Chris Nietvelt une envoûtante Cléopâtre, ou encore Bart Slegers un magnifique et sombre Enobarbus,  La pièce est filmée par de multiples caméras qui captent le jeu des comédiens et le diffusent sur l’ensemble des écrans disséminés sur le plateau dont un écran géant au-dessus de nos têtes. Ainsi le peuple fait son retour, car il est cet absent que l’on imagine au bout des télétransmissions, il est le spectateur passif, il est nous, nous sommes évidemment le peuple. Le peuple est au bout des câbles tandis que l’oeil des cameras, comme un miroir promené devant les acteurs figure l’instance supérieure en tant que divinité par laquelle les personnages s’articulent, l’oeil est le dieu des vivants et des morts.  Ce miroir est aussi la raison d’État.

Le dispositif scénique, auquel Ivo Van Hove ajoute deux fosses pour deux percussionnistes et la musique de Eric Sleichim est impressionnant, édifiant, renversant et spectaculaire.

Une pièce sur le fait politique

Nous résidons dans l’univers de Shakespeare. Sur chaque personnage s’abattent le destin et sa force; et chacun mourra à la fin sur scène! Ivo van Hove attrape ce biais cependant qu’il s’intéresse aussi au pouvoir et à son exercice dans ce qu’il se constitue des élans intimes, des intrigues de palais et de la raison d’État. Il repère comment la République s’installe par la distribution et la répartition toujours abusive et léonine de la violence. Sans psychologisation et sans jugement moral, il décrit le monstre politique dans cette Rome qui l’enfante. La pièce est une saga du pouvoir et nous ouvre, en tant que nous sommes le peuple, à une pensée complète et plus générale sur nos questions contemporaines. Lors du final, des questions défilent sur l’écran noir. Nous aurons assisté à une pièce éclatante captivante avec peut-être les meilleurs comédiens européens. Après 5H45 de bonheur le public sans fatigue se lève pour une longue standing ovation.

Tragédies romaines, mise en scène de Ivo van Hove from Théâtre de Chaillot on Vimeo.

Tragédies romaines.
au Théâtre National de la Danse – Chaillot
Durée 5h45 pauses comprises
Du 29 juin au 5 juillet 2018

Crédit photos ©Jan Versweyveld

Infos pratiques

Théatre Gérard Philipe
Comédie saint michel
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