Théâtre
Psychothérapie brutale pour public de théâtre de rue averti

Psychothérapie brutale pour public de théâtre de rue averti

22 juillet 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le festival Chalon Dans La Rue programme Divertisserie, de la compagnie SF, un spectacle de théâtre de rue sur la rue, sur le théâtre, sur les gens qui regardent les gens qui passent dans la rue, sur le théâtre qui convoque des gens pour regarder des gens qui jouent à passer dans la rue. Un spectacle trash, qui pousse aussi loin que possible le malaise, taraudé par la question : mais qu’est-ce qu’on fout là ?

Tout ce bordel n’a aucun sens. La misère, la maladie, les été à 47°C, les violences, toutes les violences, sociales et sexuelles et symboliques, on le sait, c’est la grande dégueulasserie. On est toustes d’accord, parce qu’on est entre gens bien, celleux qui vont voir du théâtre de rue, celleux qui ne sont pas bourgeois même quand ils gagnent bien leur vie, et qui votent LFI.

Mais qu’est-ce qu’on fout là, en fait ?

Et si tout cela n’était qu’une grande divertisserie, l’exploitation de la marge régurgitée en spectacle aligné sur les convictions de celleux qui le font et de celleux qui le gobent, pour le plus grand confort des un.e.s et des autres ? De la pommade qu’on se passe dans le dos, confortablement installé.e.s en cercle, confortablement mais pas tout à fait quand même parce qu’on est des vrai.e.s et qu’il faudrait pas avoir le mauvais goût d’être reçu.e.s avec la douceur mollasse et aseptisée que goûtent les abonné.e.s des CDN.

Le théâtre peut-il quelque chose ?

Le théâtre de rue avec toutes ses belles intentions, sa gratuité, ses jolis effets de manche pour tous les publics mais où se croisent toujours les mêmes personnes en définitive, peut-il, doit-il, fera-t-il encore quelque chose ?

On sent que ces questions ont mordu Sébastien Foutoyet et le reste de la compagnie SF jusqu’au sang. Syndrome de l’auteur de théâtre de rue bouclé à double tour par les autorités pour cause de Covid ? Syndrome post gilets jaunes ? On doit dire que le festival est plutôt riche cette année en propositions très frontalement politiques. Ce n’est pas une mauvaise chose. Ca donne des spectacles qui crient avec le ventre des choses parfois vraies, qui sont parfois importantes à entendre.

Qu’est-ce qu’on fout là ?

Tandis que des gens crèvent, dans la rue, de froid, de faim, d’indifférence, juste là où a été installé ce gradin pour le confort de nos petites fesses, dans la rue quoi, nous, on regarde des spectacles. Il est de bon ton de faire la différence entre Art et divertissement. Le spectateur de théâtre public est là pour s’élever, faut pas confondre. Mais s’élever pendant que tout crame, pendant que des gilets jaunes forcent la porte des ministères à coups de pelleteuses, que des ONG repêchent par centaines les migrants que Frontex essaie à tout prix de dérouter vers des camps en Turquie, est-ce que ça a encore un sens ?

Est-ce qu’on ne serait pas plus utiles sur un rond-point qu’assis sur un gradin ?

On comprend très vite où Divertisserie veut en venir. Et la question est posée encore, et encore, et encore. Mise en images, mise en corps, mise en paroles, encore et encore et encore. Des barons – pas franchement planqués, parce qu’il faut garder le petit côté brechtien du théâtre qui se pose la question du théâtre – renvoient le public à son rôle de voyeur-jouisseur. Le metteur en scène ne s’épargne pas au passage, les comédiens non plus. Au prétexte de faire réfléchir, on pousse très loin, et vingt fois de suite, quarante fois de suite, le bouchon au-delà de ce qu’il est convenu de s’autoriser habituellement.

Est-ce que ça fonctionne ? Soit cela rebute complètement, et on doit reconnaître que pour une poignée de spectateur.rice.s c’était trop : tout le temps, trop loin, trop gratuit. L’agression sexuelle en direct, le salut nazi, l’hélicoptère avec la bite, la distribution d’argent public, la liste est longue. Soit on encaisse et on accepte de se laisser secouer violemment, de façon consentie et pour de bonnes raisons, mais secouer violemment quand même. Et on se regarde, pour une fois pas pour savoir si on a la gueule qui va bien – de travers ou rasé de près c’est selon, chaque milieu a ses codes pour dire celleux qui en sont et celleux qui n’en sont pas – mais pour se demander ce qu’on fout là. On sait que tout ça est vrai, on sait qu’on ne se pose pas toutes ces questions tout le temps parce que ce serait trop, que la sanité d’esprit est à ce prix, qu’on participe tous d’un monde dégueulasse, qu’on est en permanence complices à défaut de le démonter à coup de masse.

On ne peut pas y penser tout le temps. Mais peut-être qu’il faudrait se rappeler d’y penser quelques fois ?

De ce point de vue, c’est réussi. Provoquer pour reconnecter – même brièvement – les neurones. C’est interprété avec un engagement, un courage, une justesse qui tord les tripes par moments. Les comédiens et comédiennes ne seraient pas aussi bons, on pourrait regarder ça de loin, et se dire que quand même, c’est exagéré. Mais là, c’est une option qu’on a pas tout le temps. Des fois on y arrive. Et puis les interprètes arrivent à nous entraîner dans la maelstrom à nouveau, et on replonge dans un malaise qui est adroit : parce que ce n’est pas juste ce qui se passe sous nos yeux qui est malaisant, mais aussi notre double complicité, en tant que parties prenantes du spectacle que notre présence cautionne – est-ce que je peux vraiment être vu en train d’applaudir à ça ??? – et en tant que partie prenantes de la “merde” qu’on a sorti là de l’égout pour en asperger les murs.

C’est du théâtre réaliste, du théâtre politique, pas fait pour offrir la moindre échappatoire, la moindre once de merveilleux. La poésie immanente du SDF à l’humanité touchante, Divertisserie s’en passe : son personnage de SDF est raciste, misogyne, et vous emmerde.

C’est violemment pas politiquement correct. Parfois, ça va vraiment trop loin. Mais trop loin pour qui, par rapport à quoi ?

C’est quitte ou double. C’est selon chacun.e : c’est trop, ou ça cogne juste.

Regret : au bout de 50 minutes à se faire boxer la bonne conscience au petit matin, on aimerait bien quand même une porte de sortie, une esquisse de solution, un gramme d’espoir. Sans doute qu’il est offert en-dehors de la représentation : par un collectif qui invite à rester, à discuter, à boire un café, à trouver des solutions ensemble. Mais en festival, on a pas le temps pour ça : faut aller prendre un café avec Machin, et il y a Truc qui joue à 11h48 à la pastille quarante-douze et il-paraît-que-c’est-plutôt-assez-inratable. Alors on reste un peu dans son jus, et comme c’est du jus qui vient du fond de la poubelle collective, on peut ne pas se sentir très propre.

Mais est-ce que le théâtre est fait pour nous faire sentir propre ???

C’est encore tous les jours à 9h27, pour celleux qui sont à Chalon et qui ont envie de se prendre une bonne baffe après le petit déjeuner. Ce n’est sans doute pas à recommander à un ami macroniste. Encore que.

GENERIQUE

Distribution : Ecriture & mise en scène : Sébastien Foutoyet / Jeu : Nicolas Dewynter, Laurent Renaudot (dit Diouc), Pauline Valentin, Séverine Douard et Pascal Roubaud / Musique : Stéphane Mulet / Lumière et régie : Nicolas Jarry / Costumes : Cécile Choumiloff / Photographie : Jérôme Gaillard / Vidéo : Manon Rudant / Production / Diffusion : Marie Dargaud / Margareth Limousin

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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