Théâtre
DEUX SŒURS et un public sous influence

DEUX SŒURS et un public sous influence

14 mai 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Marien Tillet, dans un seul en scène organique, réussit l’impossible: restituer l’horreur d’une histoire dérangeante, sans nous faire fuir.

Vers la fin novembre de cette année 1953, dans le sud-ouest de l’Irlande, aux abords d’une mine d’extraction de cuivre, la jeune Aïleen O’Leary disparaît. Soixante ans plus tard, un ethnologue, qui consacre ses études aux hystéries collectives, retrouve le carnet intime de la jeune disparue, et, enthousiaste, mène l’enquête. Bientôt, il soupçonnera un lynchage aux allures de bûcher de sorcières, et il traversera un moment de peur et de folie où chacun sera au supplice. Emportant avec lui ses spectateurs.

Un journal intime n’est pas fait pour être lu!

La salle est plongée dans le noir. Lentement, émergent de ce vide un homme, Marc, puis un relief d’incendie, puis un violon. Tout commence ainsi à la façon d’un conte pour enfants. Marc trouve une armoire dans une brocante et croise une femme, Lisa, dans un café; il va découvrir au fond de l’armoire un carnet, relique écrite d’une histoire singulière, celle de Aileen O’Leary la jeune irlandaise. L’ethnologue explorateur va remonter avec nous, curieux insatiables, le fil des événements qui se sont succédé à l‘époque. Il y découvrira l’horreur.

Alternant l’adresse au public et la fiction, Marien Tillet est formidable. Conteur galvanisant, c’est un authentique comédien qui sait nous manipuler, aidé par une création lumière (Samuel Poncet) parfaitement façonnée; il sait aussi comment créer et défendre des personnages.

La double malédiction du journal intime, boite de Pandore d’un récit sordide et de l’indiscrétion de l’explorateur, retombe sur le public, curieux impénitent ravi d’être associé à cette découverte.

Le spectacle vivant à l’honneur

Les atmosphères à la Hitchcock se prêtent mal à l’art dramatique. Les réussites sont rares. On se souvient de l’excellent “Fantôme et Mme Muir” de R.A. Dick, avec Catherine Aymerie et Peter Bonke en 2019 au Festival OFF d’Avignon. On pense aussi au travail de Joël Pommerat pour sa Cendrillon. Le motif de l’horreur reste un piège pour le théâtre. L’écueil réside dans le trop figuratif ou dans les scories de mise en scène. Marien Tillet choisit le discret travail de la chorégraphie pour nous donner accès au monde de l’étrange.

Les lumières sont un support réussi à son exercice. Et puis, il y a le son. Le concepteur sonore Pierre-Alain Vernette a fabriqué un système de pédale loop. Le dispositif invisible à l’œil nu ne parasite pas la scénographie ; celle ci ose inscrire le son comme un personnage, échappant à l’effet cinema des bandes enregistrées. Le ici et maintenant du spectacle vivant est honoré. Le radical engagement du comédien finit de tracer sur le plateau le lieu de l’inquiétude.

Le théâtre est à son meilleur. Le spectateur enchanté se laisse embarquer.

 

Deux Soeurs 

Ecriture, jeu, violon : Marien Tillet
Scénographie, lumières : Samuel Poncet
Dispositif sonore : Pierre-Alain Vernette
Régie : Simon Denis

En tournée :
10/06/21 : Saint Maixent l’Ecole dans le cadre de la journée professionnelle du Festival Traverse!
28/10/21 : Théâtre de Cluny dans le cadre du Festival Contes Givrés
20/01/22 : La Rampe/La Ponatière, Scène conventionnée d’Echirolles
09-20/05/22 : Théâtre Dunois – Paris

 

photos crédit ©JO

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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