Fictions
Le feuilleton du Master de création littéraire : extrait de « Ich glaube, er ist tot » de Maud Cournut

Le feuilleton du Master de création littéraire : extrait de « Ich glaube, er ist tot » de Maud Cournut

14 mai 2021 | PAR La Rédaction

Avec ce feuilleton, le Master de Création littéraire de Paris 8 et Toute La Culture éclairent votre printemps confiné avec un feuilleton de création littéraire qui interroge en 4 épisodes et 4 voix, les milieux de la culture. Voici le quatrième et dernier extrait des textes  travaillés lors de l’atelier d’écriture mené par l’écrivain et chercheur Boris Le Roy.

Pour lire l’ensemble de la nouvelle « Ich denke, er ist tot », c’est ici. 

 

On n’entend pas assez parler de vengeance de femmes et on l’a déjà dit.
Elle chante Michelle Legrand et prend sa scie sauteuse, enfile ses collants puis téléphone à J.Sauvage.
Elle affûte sa version jusqu’à l’obtention d’un tranchant brillant.

Par Maud Cournut*

 

On prend SABINE en cours de route.

PERSONNAGES :

SABINE

MEC 0

MEC 1

JAQUELINE SAUVAGE

VIDEO DU COMPTE INSTAGRAM DE JOHANNA

SABINE a 41 ans, elle ne vient pas de Paris mais elle y vit depuis 20 ans
Elle n’a pas d’accent sauf quand elle s’énerve
Elle est artiste plasticienne
Elle porte un jean brut droit et une veste cintrée
Elle n’est pas frileuse
Elle n’a pas d’enfant

Silence,

Ensuite.

SABINE.
Elle soupire. Ses yeux sont secs d’avoir relu les mêmes phrases. La légitime défense n’existe pas, l’auto-persuasion non plus. Elle est stupéfaite d’être tombée si rapidement sur Jacqueline Sauvage dans sa recherche sur la légitime défense.
Elle s’énerve d’elle-même, parle fort.
Lève-toi. Prends le téléphone puisque c’est ta seule idée. Puisque tu manques cruellement d’imagination et que tu ne peux t’empêcher d’aller à la facilité. Demander de l’aide comme toujours, maintenant qu’il n’est plus là, tu veux penser seule mais tu ne peux pas. Tu veux boire une bière vas-y ça ne changera rien, fume. Elle se gratte la joue. Ses yeux sont grands ouverts. Elle panique ça se voit. Elle sent son corps qui la dégoûte, parce que ce qui a toujours été simple pour elle, c’est de s’en mettre plein la gueule, de se détester. Son corps c’est ce qu’elle voit, alors dans sa panique elle le hait.
Elle se change, mais elle sait qu’elle va prendre le téléphone. Elle se leurre. Elle enfile des collants, qu’elle a failli filer dans sa précipitation, une chemise noire et son ensemble gris, qu’elle ne met que pour les grandes occasions. Elle cherche ses chaussures. Au milieu du salon, elle s’immobilise.
Silence,
Ensuite.

SABINE.
Elle est assise sur un fauteuil,
Elle sort son téléphone et compose un numéro.

Allo, bonjour Madame

Non vous ne me connaissez pas mais j’ai besoin d’aide.
Elle écoute et hoche la tête.

Je suis comme vous, je n’en pouvais plus

C’est lui et tous les autres ils me rendent dingue

C’était lui ou moi je devenais folle

C’est trop tard

Dans mon atelier

Je vous ai appelée car j’ai peur de leur justice et j’ai suivi votre histoire et je sais l’enfer que vous avez vécu en vous dénonçant.

Je veux l’annihiler. Qu’il disparaisse sans bruit.

Merci.

Elle raccroche le téléphone.
Elle fait les cent pas puis quitte la pièce.

Elle se souvient du procès, de ses filles en larmes et puis de la grâce du président, si inespérée et apparemment incompréhensible pour cet avocat interviewé.

SABINE.
Elle parle seule.
Pourquoi n’a-t-on jamais confiance en la justice ?
Elle parle seule en marchant les poings serrés.
Arrête tes conneries, trouve une putain de solution.

Quand elle était petite avec sa soeur, elles passaient le week-end à regarder Les Demoiselles de Rochefort. Le bac à déguisements entre elles. C’était facile, elle était brune, sa soeur blonde, elles trouvaient des tenues répétaient les dialogues adoptaient les attitudes. Lorsque sa mère lui avait dit, que Solange était morte dans un accident de voiture, peu de temps après le tournage, elle avait trouvé ça injuste, pour son personnage et pour elle. Allait-elle mourir comme elle si rapidement ? Elle si séduisante si charismatique, qui lui prêtait son personnage le temps des dimanches. Maintenant elle savait que la soeur de Solange ne s’était pas privé de se faire une réputation détestable et ça l’apaisait, la sienne ne s’était pas entachée. Elle écoutait souvent les chansons de Michel Legrand, et regardait les films de Demy. Etudiante aux Beaux-Arts, elle s’était trouvé des consoeurs avec qui chanter l’amour, les rires et les pleurs dans la voiture. Une fois, le film était passé au cinéma, et elle y était allée avec ses potes pour chanter et dire les dialogues dans le noir.
SABINE.
Elle chante.
Tiens, on a découpé une femme en morceaux
Rue de la Bienséance, à deux pas du château
On trouva ce matin une malle en osier
Renfermant les morceaux de Pélagie Rosier
Une ancienne danseuse des folies bergères
Elle mime un tutu avec ses avant-bras,
Premier prix de beauté et de danse légère
Elle avait soixante ans, plus connue autrefois
Sous le fier pseudonyme de Lola Lola.

Ils étaient ressortis euphoriques, les larmes aux yeux.

Elle connaît encore par coeur toutes les paroles de la scène de Dutrouz.
Elle sait que, elle aussi, elle devra découper, parce que c’est la seule solution qu’elle connaît. Fragmenter couper regarder séparer et en dire quelque chose.

Silence,

Ensuite.

SABINE.
Elle arrive avec le corps. Elle le traîne à bout de bras, remonte ses manches, à côté d’elle ses outils sont ses armes.
Elle dit avec une voix de publicité et un large sourire :
Des outils électriques commercialisés pour les hommes.
Elle prend la scie circulaire, qu’elle rapproche de l’articulation. Le membre se détache. Les dents sont trop grosses, larges. Elle prend la scie sauteuse.
La découpe, c’est une des premières choses que l’on apprend aux enfants de maternelle.
Elle n’a pas oublié.
Elle continue sa campagne publicitaire,
Le sopalin c’est toujours très utile, il faut en avoir dans sa cuisine.
Elle aligne les morceaux, la méticulosité est essentielle dans le travail.
Les morceaux, quelle taille s’il vous plaît ? Ni trop petits ni trop gros.
Quel tronc. Il faudra quelque chose de lourd pour le scinder.
Elle accompagne le geste au milieu de sa course, elle lâche le poids de l’arme sur le corps. Un bruit métallique, elle regarde autour d’elle.

Elle n’a pas d’assistant, on dirait qu’elle n’en a pas. Elle n’est pas seule. Le temps passe vite, ça lui plaît. Prendre du recul sur ce qu’elle vient de produire. Les morceaux alignés, les membres démembrés, les aquosités absorbées.

 

*Après une formation dans une école d’art en France puis en Allemagne, à faire de la sculpture et à écrire, elle poursuit son travail en Master de création littéraire où elle utilise désormais les codes de l’écriture théâtrale, reliant écriture et projection dans un espace visuel : Laetitia Larralde

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