Théâtre
Bienvenue au grand cabaret Fassbinder

Bienvenue au grand cabaret Fassbinder

09 juin 2022 | PAR Jane Sebbar

Jusqu’au 11 juin, le Monfort joue Le Bonheur (n’est pas toujours drôle), une mise en scène immersive, cruellement drôle, signée Pierre Maillet, qui adapte trois films du cinéaste allemand  R. W. Fassbinder. Une plongée de 3h 30 avec entracte dans une Allemagne post-seconde guerre mondiale qui se fait à la fois espace de combat et de réflexion sur l’homophobie, le mépris social et le racisme. 

Bienvenue au grand cabaret Fassbinder. Ici, les spectateurs font partie du show. Un forain à bretelles vous interpelle au micro depuis son office. On s’installe et un flic tout droit sorti des années 80, veste en cuir, moustache en guidon s’assoie à côté de vous. De la fumée de cigarette partout sur le plateau. France Gall qui chante à tue tête « Der Computer Nr 3 ». Un néon rose bonbon supplante la scène. LE BONHEUR. C’est cette Allemagne post-seconde guerre mondiale, effervescente et cheap que Pierre Maillet a voulu réactualiser. En adaptant 3 films du cinéaste allemand Fassbinder : Le Droit du plus fort (1975), Maman Küsters s’en va au ciel (1975) et Tous les autres s’appellent Ali (1974), le metteur en scène français interroge la postérité d’une œuvre cinématographique engagée. 

Marginalité et passion destructrice 

Tout paraît différencier le garçon des rues, la vieille ménagère esseulée et le travailleur immigré, mais leur marginalité les réunit. Dans Le Droit du plus fort, Franz, un jeune homosexuel paumé, gagne à la loterie. Il tombe amoureux d’Eugène, un bourgeois volage et vénal, tente de surmonter le mépris social dont il est victime par la famille de son amant. Dans Maman Küsters s’en va au ciel, Emma, la femme d’un ouvrier qui s’est suicidé après avoir tué son patron, tente de réhabiliter l’honneur de son mari en se tournant vers un groupe communiste puis anarchiste. Dans Tous les autres s’appellent Ali, un immigré marocain et une veuve allemande d’un certain âge tombent amoureux l’un de l’autre et finissent par se marier. Ils sont victimes des critiques de tous ceux qui les entourent et du racisme au quotidien dans une Allemagne hostile aux immigrés. Franz, Emma, Ali. Tous trois aiment passionnément, jusqu’à s’en brûler les ailes. Tous trois s’efforcent de braver les préjugés qui minent la société allemande post-seconde guerre mondiale. 

Marilu Marini mise à l’honneur 

Si les trois pièces se succèdent, l’une après l’autre, le comique piquant, grivois, jamais vulgaire, de Pierre Maillet traverse ces 3h 30 de spectacle. Un éphèbe nu aux cheveux d’ange passe en un éclair sur le plateau. Il pose sur le bar où trinquent les amis de Franz. Il se pavane devant Maman Küsters qui ne comprend rien à ce qu’il se passe. Il s’assoie pour jouer aux cartes avec la bande d’immigrés qui regarde d’un œil louche Ali et une vieille femme danser. Alors qu’on assiste à la rencontre sensuelle entre Franz et Eugène, une serveuse sortie de nulle part interrompt la scène pour raconter l’histoire d’Emmi Kurowski et de l’immigré marocain au nom imprononçable. Inattendu, et peut-être un peu maladroit. Alors que Maman Küsters allume la radio pour écouter les informations, on apprend d’une traite la mort de son mari et l’union officielle entre une vieille femme et un travailleur immigré … Pierre Maillet sème des indices qui ménagent le suspens de la dernière partie, sans doute la meilleure des trois. On attend avec impatience de plonger enfin dans la romance cabossée d’Emmi et Ali. Si on peut s’ennuyer les dernières minutes avant l’entracte, la magnifique Marilu Marini, qui interprète Emmi, impulse un nouveau souffle au spectacle. Son jeu, toujours tenu, sa posture, toujours élégante, son regard, toujours tendre. Sa petite silhouette disparait sous un grand manteau noir qui semble l’engloutir mais qu’elle réussit, comme le reste, à s’approprier avec brio. Elle irradie la scène, en nous découvrant sa vulnérabilité en même temps que sa détermination. 

Une farandole d’espoirs et de désespoirs 

Une distribution efficace où les acteurs s’éloignent des personnages-types pour trouver leur propre élan de vie. Peu importe le personnage interprété, chacun a sa marque de fabrique. Elsa Verdon incarne tantôt la sœur de Franz, tantôt la fille de Maman Küsters sans jamais s’arrêter de hurler. Une sorte de besoin incessant et cathartique de tout sortir, de tout cracher. Simon Terrenoire aborde le personnage d’Eugène comme le personnage du journaliste vorace, à l’affût du sensationnalisme de l’affaire Küsters, avec hauteur et arrivisme. Pierre Maillet lui-même s’invite sur le plateau, ajoutant toujours un ton léger, une touche d’humour. Mais le bonheur n’est pas toujours drôle. La première pièce se clôt sur le corps sans vie de Franz recouvert des déchets des passants. Deux voyous s’extasient devant le cadavre et lui volent ses vêtements. Ils quittent la scène. Les éclats de rire diminuent. Il n’y a plus rien de drôle. Ça ne peut pas toujours l’être. Les protagonistes ne sont pas tant distincts les uns des autres, plutôt entremêlés. Pierre Maillet élabore une farandole de sentiments contradictoires et de désirs brisés. 

Cette mise en scène des trois œuvres de Fassbinder interroge au plateau la citation du cinéaste allemand : « Je fais des films comme si je faisais du théâtre et je mets en scène au théâtre comme si je réalisais des films ». Une citation qui ne peut que valider le projet de Pierre Maillet de faire coïncider l’écran de cinéma avec le 4e mur de théâtre qu’il abolit d’une traite pour nous intégrer à sa farandole. Une farandole d’espoirs et de désespoirs avec lesquels on se débat encore aujourd’hui. Et peut-être plus que jamais. 

 

Visuel : © Tristan Jeanne-Valès 

 

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