Théâtre
[BERLIN] Lear de Silvia Rieger : Bruit et fureur sur la scène de la Volksbühne

[BERLIN] Lear de Silvia Rieger : Bruit et fureur sur la scène de la Volksbühne

10 mars 2017 | PAR Samuel Petit

Pour illustrer les adieux déchirants de la troupe historique de la Volksbühne à leur théâtre, Silvia Rieger prend le parti de fracasser le roi Lear de Shakespeare, une pièce sur l’incapacité de lâcher-prise, jusqu’à la folie.

 

 


Comme Frank Castorf, qui tirera sa révérence en Juillet prochain après un quart de siècle à la tête de la Volksbühne, Silvia Rieger ne croit pas dans un théâtre beau et encore moins plaisant. Ce sont ici des adeptes d’un théâtre irritant en ce qu’il met le public et peut-être le théâtre lui-même à dure épreuve. Quand Castorf transgresse les codes avec des mises en scène denses et longues – d’au moins 5 heures – Rieger, quant à elle, les fait sauter par l’intensité et l’aspect dru de sa vision de la scène.

Réduit à un long rideau et deux grosses boîtes postales sur pilotis derrière celui-ci, le décor trahit d’emblée que le nœud de cette interprétation de Lear est à chercher autre part : Rieger, qui joue elle-même le rôle de Lear, est actrice avant d’être metteur en scène. Et c’est avant tout des acteurs que doit jaillir la pièce. Dès les premiers instants, le ton, braillard et grondeur, est donné. Rieger sort de derrière le rideau en combinaison à paillettes dorées et arborant une barbe blonde, annonce « Schrei! » puis s’exécute en poussant un long cri assourdissant avant de se lancer dans un monologue à mi-chemin entre le bredouillement et le beuglement. Les seuls mots que l’on saisit dans ce désordre vocal, accompagné d’une violente gestuelle de dictateurs, sont « Die Stunde ist’s! » (« L’heure est arrivé »).

Seulement l’heure de voir Lear sur scène, d’apprécier son texte, de se plonger dans son intrigue n’arrive jamais. Il ne faut pas s’y tromper, il s’agit ici d’un Lear d’après Shakespeare. Les grandes lignes du texte d’origine y sont présentes bien sûr. On peut cependant avoir l’impression que Shakespeare sert de prétexte aux expérimentations scèniques auxquels se livrent les 7 étudiants et étudiantes de la « Ernst-Busch » de Berlin qui accompagnent Rieger, véritable chef d’orchestre de cette grande cacophonie. Pourtant force est de reconnaitre que ce tohu-bohu est tout à fait maitrisé : les rares passages à voix basses, voire chuchotés, s’échappant succintement du chahut remplissent l’espace sonore d’une manière extraordinaire et prennent par là une dimension inédite pour le spectateur.

Aucun trait psychologique chez les personnages ne transparait. Les acteurs en dynamitant l’œuvre de Shakespeare ont justement pour mission de faire jaillir l’essence de la pièce : l’arbitraire du roi, la folie et la haine inhérentes à chacun des personnages, enfin la prépondérance de la violence verbale mais surtout physique. Cela se traduit par les incessants cris, bégaiements et vociférations, par le long tapage à base de tôles métalliques et d’instruments de cuisine avec lesquels on matraque la pièce et pilonne son public – pourtant placé, comme par prévention, à plus de 20 mètres de la scène -, contraint de subir, de se boucher les oreilles ou de fuir la pièce. Chez Rieger, il n’y a plus de place pour l’illusion comique ou d’espace pour penser, du moins au cours même de la représentation. La désintégration de Lear est totale quand à l’issue des deux heures, on finit par jouer Wolokolamsker Chaussee de Heiner Müller en lieu et place du classique de Shakespeare.

Ainsi, après le mutisme et la trancendance par le chant de Marthaler, l’exubérance des mots à s’en perdre chez Pollesch, c’est par le fracas et le tumulte que Rieger rend hommage à la Volksbühne et à sa Großes Haus dessinée par feu le scénographe historique du théâtre Bert Neumann en faisant résonner ses murs par ce qu’il y a de plus essentiel : beaucoup d’idées, peu d’artifices et de jeunes acteurs.

 

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