Théâtre
« Bekannte Gefühle, gemischte Gesichter » par Marthaler : des rires aux larmes

« Bekannte Gefühle, gemischte Gesichter » par Marthaler : des rires aux larmes

08 octobre 2016 | PAR Nicolas Chaplain

Christoph Marthaler, Anna Viebrock et les acteurs de la Volksbühne proposent une pièce qu’ils nomment eux-mêmes « Eventuell », ce qui signifie « subordonné à quelque événement incertain, irrégulier ». Ils nous embarquent dans leur univers particulier, burlesque et poétique, mélancolique et sombre dans un spectacle émouvant sur le temps qui passe et la fin d’une époque. 

Un parc d’attraction désaffecté était le décor de Hallelujah (ein reservat), la dernière création de Marthaler à la Volksbühne. Pour Bekannte Gefühle, gemischte Gesichter, la scène figure un endroit nu, vide, un ancien hall dont les traces sur les murs témoignent de la présence ancienne de toiles. L’art n’a plus de place dans ce lieu en mutation. L’ascenseur est en cours de réhabilitation. Ulrich Voss entre, hagard, une chaise dans les mains. Il cherche où s’asseoir mais ne trouve pas. Il sort. Le gardien du musée traîne de grandes caisses dans lesquelles sont transportés, enveloppés de papier bulle, des artistes d’un autre temps dont les silhouettes, les chignons, les perruques et les vêtements datés n’ont plus de scène pour s’exprimer. Ces artistes, ce sont les complices de longue date du metteur en scène suisse : Hildegard Alex porte une tenue traditionnelle bavaroise, Magne Havard Brekke est un clochard céleste, Olivia Grigolli est pliée en quatre dans un tout petit carton, Jürg Kienberger, que le public parisien connaît comme le récitativiste génial des Noces de Figaro à l’Opéra Garnier, chante et joue au clavier et Altea Garrido fait des acrobaties en robe de soirée dorée. Tels des fantômes qu’on ressuscite, ils se livrent à des numéros loufoques pour conjurer le sort et faire face au changement, interprètent des danses et des chants irrésistibles. Raphael Clamer entonne le drolatique Aragon et Castille de Boby Lapointe et Sophie Rois est flamboyante dans Dove sta Zaza de Giuseppe Cioffi.

Elégante et flegmatique, Irm Hermann lit à haute voix quelques aphorismes trouvés dans des paquets de fortune cookies mais il n’y a que peu de mots dans Bekannte Gefühle, gemischte Gesichter. Le langage a disparu. La musique, consolatrice, permet aux personnages de s’exprimer et de se (re)trouver. Les interprètes chantent seuls ou en chœur avec nostalgie Mozart, Mahler, Verdi, Schönberg… On entend ainsi « Harpe d’or des devins fatidiques […] rallume les souvenirs dans les cœurs, parle nous du passé » dans le Va pensiero. Tous, couchés au sol comme des gisants, murmurent « Laisse-moi pleurer sur mon sort cruel et aspirer à la liberté » du célèbre « Lascia ch’io pianga » de Haendel. Seul dans l’obscurité, une lampe à la main, Marc Bodnar interprète avec une fragilité saisissante An die Musik de Schubert.

La représentation est comme un hommage touchant à la Volksbühne dont une partie de son histoire se clôt aujourd’hui avec le départ forcé de son directeur Frank Castorf après 25 ans de création. Les « vieux » artistes, leurs extravagances et leur répertoire sont foutus dehors. Chacun, debout, face au mur de scène pleure. Leurs adieux sont poignants de beauté. Toute la distribution entonne encore un Kyrie Eleison. Le dernier mot prononcé avant le noir est « Danke » (merci).

A la Volksbühne de Berlin, le 5 octobre 2016. © Walter Mair

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Nicolas Chaplain

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