Théâtre
La mystérieuse rive dans le noir: poème de ténèbres ou vague entourloupe?

La mystérieuse rive dans le noir: poème de ténèbres ou vague entourloupe?

10 mars 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Du 28 février au 4 mars, le Théâtre 71 à Malakoff présentait La rive dans le noir, une performance de ténèbres, de et avec Pascal Quignard accompagné de Marie Vialle. Comme son nom l’indique, presque autant performance qu’elle est théatre, cette pièce sombre et déroutante se déroule comme un long poème intimiste entrecoupé par l’irruption – ou la possession – d’esprits animaux. Il faut un certain état d’esprit, et une grande réceptivité, pour « rentrer dedans »; à cette condition, c’est un voyage troublant qui s’offre au spectateur.

La rive dans le noir, une performance de ténèbres: dès la lecture du titre, on sait que la proposition dramatique à laquelle on va assister relève en partie de l’expérimentation, on devine qu’elle sera intime, fragile, on imagine qu’elle sera insaisissable et non linéaire, on pressent qu’elle aspirera à être poétique autant que sensible.

Le résultat est tout cela et un peu plus, ou un peu moins selon comment on le reçoit. En mêlant récit intime, conte, chant, piano, jeu de comédien, et dressage d’oiseaux, Pascal Quignard convoque sur scène esprits tutélaires et fantômes – ses fantômes, clairement, au premier rang desquels, de sa propre confession, Carlotta Ikeda, mais également les nôtres, les fatômes immémoriaux de l’humanité toute entière. Le spectacle commence d’ailleurs par la projection, en jeu d’ombres, de l’oiseau pariétal de Lascaux d’un côté de la scène, et du grand­ duc de la grotte Chauvet de l’autre: d’emblée, on se trouve placé sous la vigilante tutelle des esprits totémiques et de l’art des temps premiers.

Il faut le dire d’emblée: ce n’est pas une pièce facile. Elle demande d’accepter de suivre Pascal Quignard en terrain inconnu, elle demande de cheminer avec lui dans le noir au travers de tableaux sans queue ni tête où Marie Vialle peut passer dix minutes juchée sur une table à imiter des cris d’animaux. C’est comme une lente pérégrination au travers des rêves d’une nuit agitée, où les souvenirs personnels s’entrelacent avec des symbôles cryptiques et des images fugitives.

On ne peut nier que la mise en scène est belle, et que le décor noir et nu qui permet des entrées et des sorties par six endroits différents convienne admirablement à ce spectacle onirique, où l’on se demande ce qui tient du réel et ce qui tient du fantasme total. On ne peut nier, non plus, la puissance d’interprétation de Marie Vialle, dans une partition vocale et physique qui constitue un véritable défi, et qui ne peut emporter l’adhésion qu’à condition d’être restituée avec une foi sans failles. L’irruption des oiseaux sur scène est génératrice de magie. Les notes de Messiaen résonnent doucement dans la pénombre du théâtre. On sent l’influence du butô et du théâtre oriental en général, un impressionisme de l’âme, une invitation au voyage intérieur qui n’a pas besoin de complétude, et qui n’en appelle que mieux l’impétrant du fait qu’elle constitue une ligne courbe mais pas refermée sur elle-même, incomplète et ouverte à toute les interprétations. Carlotta Ikeda disait de son art: « Ma danse n’est ni une forme ni une technique particulière, mais plutôt un effacement de soi, une sorte de néant. »; on sent que cette recherche de l’art dans le dépouillement trouve un écho dans la pièce de Pascal Quignard.

A condition d’adhérer à la proposition, d’abdiquer cartésianisme et besoin de faire sens immédiat d’une histoire présentée selon les règles classiques de la poésie aristotélicienne, on peut être transporté par cette oeuvre au noir. Pour celui ou celle qui râte le train, le spectacle sera creux et ennuyeux. C’est donc une expérience dangereuse: en entrant dans la salle, on peut trouver la mélancolie ou bien trouver l’ennui. Mais cela ne vaut-il pas le coup de prendre des risques, parfois?

 

de Pascal Quignard
mise en scène et interprétation Pascal Quignard et Marie Vialle
scénographie et costumes Chantal de la Coste
lumières Jean-Claude Fonkenel
conseil artistique Julie Guibert
son Pierre Avia
travail voix Dalila Khatir
masques Cécile Kretschmar
éducateur d’oiseaux Tristan Plot/À Vol d’oiseaux
régie son/vidéo Hugues Le Chevrel
Visuel: (C) Christophe Raynaud de Lage

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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