Théâtre

Avignon OFF 2019 : entretien avec Njo Kong Kie pour « I swallowed a moon made of iron »

Avignon OFF 2019 : entretien avec Njo Kong Kie pour « I swallowed a moon made of iron »

08 juillet 2019 | PAR Magali Sautreuil

I swallowed a moon made of iron est l’histoire déchirante du poète et ouvrier chinois Xu Lizhi. Celle-ci, bien que singulière, est aussi celle des millions de travailleurs migrants à travers le monde, dont l’existence est souvent oubliée. Pour leur rendre hommage, Njo Kong Kie a choisi de mettre en scène les poèmes de Xu Lizhi, en musique et en chanson. Présenté dans le cadre du Festival OFF d’Avignon, au Garage international, à l’hôtel Mercure-Pont d’Avignon, nous avons voulu revenir sur la pièce avec son metteur en scène.

Toute la Culture : « Qui est Xu Lizhi ? Quelle est son histoire ? / Who is Xu Lizhi? What’s his story? »

Njo Kong Kie : « Le poète chinois Xu Lizhi (1990-2014) est né dans la province rurale du Guangdong. Après le lycée, comme des millions d’autres jeunes gens, Xu est allé en ville pour chercher du travail. À l’âge de 20 ans, Xu a décroché un emploi dans la chaîne de montage de Foxconn à Shenzhen, afin de fabriquer des pièces électroniques pour nos appareils numériques quotidiens comme les smartphones et les tablettes. Jusqu’à ce moment-là, si Xu n’était pas devenu poète, il aurait été juste une autre statistique – l’un de toute une génération de jeunes gens, perdus dans le flot d’une économie galopante et du développement accéléré du pays. Mais Xu Lizhi était doué avec les mots. En quatre ans, Xu a écrit près de 200 poèmes, la plupart sur la vie des travailleurs migrants des usines. Il fut reconnu comme l’un des plus prometteurs du mouvement littéraire ouvrier-poète chinois. »

Njo Kong Kie: « Chinese poet Xu Lizhi (1990-2014) was born in the rural area of the Guangdong province. After high school, like millions of other young people, Xu went to the city to look for work. At age twenty, Xu landed a job in the assembly line of Foxconn in Shenzhen, making electronic parts for our day-to-day digital devices such as smart phones and tablets. Up to this point, if Xu was not a poet, he would just be another statistic – one of an entire generation of young people who are lost in the rapidly growing economy of a fast developing nation. But Xu Lizhi was gifted with words. In a span of four years, Xu wrote close to 200 poems, most about the life of migrant factory workers. He gained recognition as one of the most promising in China’s worker-poet literary movement. »

Toute la Culture : « Comment Xu Lizhi est-il devenu poète ? Comment décririez-vous sa poésie ? Quels sont les thèmes qu’il aborde ? Qu’est-ce que ses poèmes nous apprennent de la société chinoise ? Sont-ils toujours d’actualité ? Si oui, en quoi ? / How did Xu Lizhi become a poet? How would you describe his poetry? What are his themes? What do his poems teach us about chinese society? Are they still relevant? If so, in what way? »

Njo Kong Kie : « Ces dernières années, un mouvement littéraire ouvrier-poète dynamique est né en Chine, composé de jeunes ouvriers écrivant sur la classe ouvrière, leurs luttes et leur vie. N’ayant aucun autre moyen d’exprimer leur mécontentement, ils écrivent de la poésie pour exprimer leurs luttes. Xu était l’une des étoiles les plus brillantes du mouvement.

Alors que la Chine est devenue une puissance économique et l’usine du monde, des millions de jeunes sont devenus l’ouvrier bon marché, dont le travail nous permet de bénéficier de bas prix, dont nous dépendons aujourd’hui dans toutes les régions du monde.

Même lorsque les produits ne sont pas destinés à des magasins à bas coût, mais des articles de luxe dans les domaines numériques – gadgets que nous utilisons au jour le jour pour faire fonctionner nos vies… les conditions de travail ne sont pas beaucoup mieux. Les emplois sont épuisants sur le plan à la fois émotionnel, physique et spirituel. Il a été bien documenté que ces ouvriers travaillent de longues heures et reçoivent de faibles salaires, au profit de la machine insatiable à double moteur qu’est le consumérisme et le capitalisme. La recherche de profits maximaux par l’industrie et le commerce privilégie toujours la rentabilité au détriment du bien-être des travailleurs.

Je pense que nous pouvons le comprendre partout. Les luttes ouvrières sont semblables partout dans le monde. Les avantages de la condition des travailleurs s’érodent partout à l’ère numérique. Tout comme les travailleurs de Chine, d’Inde ou du Bangladesh font des sacrifices personnels pour joindre les deux bouts, les travailleurs de France ont également relevé les mêmes défis – différents par leur degré de gravité, mais les luttes sont les mêmes. Ce pour quoi on aspire et se bat est identique – la dignité de l’être humain, le droit à un traitement équitable et à la jouissance de la vie.

Ce que la poésie de Xu décrit – le désir et les désirs humains, le sentiment de désespoir – peut être expérimenté par beaucoup de gens partout dans le monde. »

Njo Kong Kie: « In recent years, a vibrant worker-poet literary movement has arisen in China, comprised of young labourers writing about the working class, their struggles and their lives. With no other means to voice their discontent, they take to writing poetry to express their struggles. Xu was one of the movement’s brightest star. 

As China rose to become an economic powerhouse and became the factory of the world, millions of the young people became the cheap labourer whose work makes it possible for us to benefit from low prices we now depend on in every part of the world.

Even when the products are not the low-cost dollar shop variety, but luxury items in the digital realms – gadgets we use day to day to run our lives … the working conditions do not fair that much better. The jobs are emotionally, physically and spiritually exhausting. It has been well documented that these labourers work long hours and receive low pay to benefit the insatiable double-engined machine that is consumerism and capitalism. Industry’s and commerce’s pursuit of maximum profits always prioritize revenue over the well-being of workers.

I think we can understand this everywhere. Working class struggles are similar around the world. The benefits of worker’s conditions are being eroded everywhere in this digital age. Just as workers in China, or India, or Bangladesh make personal sacrifices to make ends meet, workers in France also meet the same challenges – varying certainly by degrees of severity, but the struggles are the same. What one yearns and fights for is the same – the dignity as a human being and the right to fair treatment and the enjoyment of life.

What Xu’s poetry described – human longing and desires, the sense of hopelessness – can be experienced by many people all over the world. »

Toute la Culture : « Pourquoi sa mort a-t-elle fait la une de plusieurs médias ? Qu’est-ce qui a séduit le monde chez ce poète ? Qu’est-ce qui a fait sa renommée ? / Why did his death made the front page of several media outlets? What seduced the world in this poet? What made him famous? »

Njo Kong Kie : « En 2010, quatorze travailleurs se sont suicidés sur la chaîne de montage de Foxconn, à Shenzen, un important fabricant d’appareils électroniques sous contrat pour bon nombre de nos appareils numériques. En 2014, Xu Lizhi, 24 ans, travaillant dans la même usine, a fait de même. Le désespoir et le manque de perspectives de ces travailleurs, qui les ont poussés à cette fin, continuent de sonner l’alarme, alors que nous regardons les smartphones omniprésents et inoffensifs que nous tenons dans nos mains.

Nous déplorons également le décès d’un poète très doué, à l’âge de 24 ans. Avec un langage simple, une sensibilité poétique nuancée et une imagination étonnante, Xu nous a donné un aperçu saisissant de la vie sur la chaîne de montage. La lecture des mots pénétrants, obsédants et déchirants de Xu nous rappelle à quel point nos vies sont globales et interconnectées. Que ce soit de près ou de loin, il y a d’innombrables personnes, invisibles, non entendues et oubliées, qui contribuent à notre confort quotidien. »

Njo Kong Kie: « In 2010, fourteen workers committed suicide at the Shenzhen complex of Foxconn, a major contract manufacturer of electronics for many of our digital devices. In 2014, 24 years old Xu Lizhi, working at the same plant, did the same. The desperation and the hopelessness that these workers experienced in their lives that drove them to this end continues to sound the alarm bell as we now look at the ubiquitous and innocuous smart phones we hold in our hands.

We also lament the passing of a very gifted poet, at the bright young age of 24. With straightforward language, nuanced poetic sensibility and astounding imagination, Xu gave us a vivid glimpse of life on the assembly line. Reading Xu’s insightful, haunting and gut-wrenching words reminds us of how global and interconnected our lives are. Whether near or far, there are innumerous people, unseen, unheard and forgotten, that contribute to our day-to-day comforts. »

Toute la Culture : « Pourquoi avoir choisi la musique contemporaine de Njo Kong Kie pour accompagner ses textes ? / Why choose the contemporary music of Njo Kong Kie to accompany his texts? »

Njo Kong Kie : « Je suis Njo Kong Kie et je suis un compositeur. C’était mon désir de mettre en musique la poésie de Xu Lizhi. J’ai commencé ce projet en 2014. Lorsque j’ai commencé ma carrière professionnelle d’artiste, je me suis concentré sur la collaboration en tant que pianiste. Pendant 16 ans, j’ai joué avec La La Human Steps (compagnie de danse contemporaine établie à Montréal au Québec) en tant que directeur musical / pianiste. Plus tard, j’ai commencé à développer mon travail, en me concentrant sur des créations théâtrales de musique, avec ou sans texte. L’une de ces œuvres, l’opéra de chambre en mandarin M. Shi et son amant, sera présentée au Théâtre Athénée à Paris, en mars 2020. »

Njo Kong Kie: « I am Njo Kong Kie and I am a composer. It was my desire to set to music the poetry of Xu Lizhi back in 2014 that started this project. When I began my professional career as an artist, I focused on being a collaborative pianist. For 16 years, I performed with La La La Human Steps as their music director / pianist. Later, I started developing work of my own, focusing on music theatre creations with or without text. One of these works, the Mandarin chamber opera Mr. Shi and his lover will be playing at the Théâtre Athénée in Paris in March 2020. »

Toute la Culture : « Comment avez-vous choisi de mettre en scène et d’interpréter les poèmes de Xu Lizhi ? / How did you choose to stage and interpret Xu Lizhi’s poems? »

Njo Kong Kie : « Ma passion pour la poésie de Xu Lizhi fut immédiate. Quand j’ai lu ses poèmes pour la première fois au moment de sa mort, j’étais déjà ému de les mettre en musique. Malgré les différences incommensurables de nos circonstances, le désir de Xu pour la maison et la famille, l’amour, sa lamentation sur la corvée du travail, ses questions sur le sens de la vie et la pertinence des activités artistiques résonnent profondément en moi.

En mettant en scène cette performance solo, je cherche un parallèle entre être seul sur scène et le voyage solitaire de Xu en tant que poète. Malgré une éducation limitée, Xu Lizhi s’est entièrement investi dans sa création. Je me mis donc au défi d’interpréter sa poésie avec toute la rigueur artistique que j’ai pu rassembler, qu’il s’agisse de mettre le texte en musique ou de découvrir comment ma voix et mon corps y répondaient et la « dirigeaient ».

Tout au long de ma vie professionnelle, j’ai toujours travaillé avec des réalisateurs (du metteur en scène au chorégraphe, en passant par les directeurs d’opéra). J’ai observé que l’une des tâches principales du réalisateur est de faire ressortir le meilleur de ses collaborateurs et que la sagesse collective et le talent de l’équipe déterminent le résultat du travail. Bien sûr, chaque réalisateur a sa propre façon d’y arriver. Ayant travaillé avec ma petite équipe depuis quelques années maintenant, il y a une confiance entre nous, qui nous permet de nous inspirer et de nous défier mutuellement. Je suis honoré que mon équipe m’ait confié ce rôle de leadership.

Njo Kong Kie: « My passion for Xu Lizhi’s poetry was immediate. When I first read them at the time of his death, I was already moved to set them to music. Despite the immeasurable differences of our circumstances, I resonate deeply with Xu’s longing for home and family, his desire for love, his lament of the drudgery of jobs, and his questions around the meaning of life, and the relevance of artistic pursuits.

In staging this work as a solo performance, I seek a parallel between being alone on stage and Xu’s solitary journey as a poet. Despite limited education, Xu Lizhi poured all of himself into his creation. I therefore challenged myself to interpret the poetry with all the artistic rigour I can muster, may it be setting the text to music, or discovering how my voice and body respond to it, and yes, “directing” it.

Throughout my professional life, I have always worked with directors (from stage director to choreographer to opera directors). I observed that one of the director’s main job is to bring out the best of his collaborators and that the collective wisdom and talent of the team determines the outcome of the work. Of course, each director has its own way of getting there. Having worked with my small team for some years now, there is a trust between us that allows us to inspire and challenge each other. I am privileged that my team has entrusted me with this leadership role.

Toute la Culture : « Quel message souhaitez-vous transmettre aux spectateurs ? Qu’est- ce que vous aimeriez qu’ils retiennent de ce spectacle ? / What message would you like to convey to the audience? What would you like them to remember about this show? »

Njo Kong Kie : « Nous faisons notre part dans la diffusion du travail du poète. J’espère que cette pièce peut jouer un petit rôle, en nous aidant à nous souvenir de Xu Lizhi et d’innombrables autres, dont les luttes fournissent les équipements de nos vies numériques. Le progrès et notre confort ont un coût, auquel souvent nous ne pensons pas. Il y a des gestes inoffensifs auxquels nous participons et qui ont des répercussions sur la vie des autres. Il est important de le rappeler.

À la base, l’œuvre est un cycle de chant pour voix et piano, mais la mise en scène est beaucoup plus élaborée et théâtrale que n’importe quel concert classique. Le travail est effectué en mandarin, avec des traductions en français et en anglais qui sont intégrées à notre conception vidéo. L’aspect visuel de la production est donc également très important.

Dans l’ensemble, j’espère que le public passera une heure mémorable avec nous, expérimentant nos réponses artistiques, musicales, visuelles et théâtrales qui, nous l’espérons, sont connectées au monde de ce talentueux poète. »

Njo Kong Kie: « We are doing our part in disseminating the work of the poet. I hope this piece can play a small part in helping us remember Xu Lizhi and countless others whose struggles provide the amenities of our digital lives. There are costs to progress and convenience that we don’t think about. There are innocuous actions that we partake in that have ripple effects in others’ lives. It is important to be reminded of that.

At its core, the work is a song cycle for voice and piano but the staging is much more elaborate and theatrical than any regular concert. The work is performed in mandarin, with french and english translations that are incorporated into our video design. So the visual aspect of the production is also quite important.

All in all, I hope the audience will have a memorable hour with us, experiencing our artistic responses – musical, visual and theatrical, that hopefully connect us to the world of this gifted poet. »

I swallowed a moon made of iron, d’après les poèmes de Xu Lizhi, adapté et mis en scène par Njo Kong Kie, présenté au Garage international, dans l’hôtel Mercure-Pont d’Avignon, dans le cadre du festival off d’Avignon, du 5 au 7 juillet 2019, à 22h et, du 8 au 13 juillet 2019, à 15 h 20. Durée : 1h.

Retrouvez l’actualité de Njo Kong Kie sur son site Internet (ici).

Visuel : Affiche officielle.

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Magali Sautreuil
Formée à l'École du Louvre, j'éprouve un amour sans bornes pour le patrimoine culturel. Curieuse de nature et véritable "touche-à-tout", je suis une passionnée qui aimerait embrasser toutes les sphères de la connaissance et toutes les facettes de la Culture. Malgré mon hyperactivité, je n'aurais jamais assez d'une vie pour tout connaître, mais je souhaite néanmoins partager mes découvertes avec vous !

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