Théâtre
Avignon 2013 et Total : expression et argent privé

Avignon 2013 et Total : expression et argent privé

28 février 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Total Congo « présent » au Festival d’Avignon 2013, en tant que soutien financier pour les artistes africains ? Les visages de certains ont blêmi. Un débat s’est rouvert, sur la difficulté, pour les manifestations du spectacle vivant, de se financer. Le non-recours au privé n’étant a priori guère envisageable…

Logo TotalEn 1998, Bernard Faivre d’Arcier, alors directeur du Festival d’Avignon, fondait THEOREM, réseau composé d’une vingtaine de théâtres et de festivals européens, engagés ensemble dans un soutien à la création et à la diffusion de spectacles d’Europe de l’Est pour l’année 2000. Une « aide [à] la création dans des pays qui rest[ai]ent coupés de la plupart des réseaux de diffusion », rapportait René Solis en juillet 1999 dans Libération. Côté financement, un acteur de choix : le programme Culture 2000 de l’Union européenne. Mais même lui ne parvint pas à accomplir la totalité de la mission. A l’Est, les responsables locaux de la Fondation Soros, créée par l’entreprise du milliardaire américano-hongrois George Soros, apportaient leur aide. Et René Solis de poursuivre : « Manque encore une partie du financement ». L’événement théâtral, ou la course à l’argent pour l’organiser. George Soros, pour sa part, était présenté comme un milliardaire philanthrope. Des années plus tard, le regard de certains fut tout autre sur les aides économiques du Festival d’Avignon 2013.

Quelques réactions

Pour une fois, les artistes africains au Festival. Le Congo, la Côte d’Ivoire, le Nigéria, le Burkina Faso et la République démocratique du Congo. Avec, quasiment tout le temps dans les programmes, une note : « Le Festival d’Avignon reçoit le soutien de Total pour l’accueil de ce spectacle. » Fallait-il s’en étonner ? monter au créneau ?

Dans la presse française, très peu de réactions. Et du même coup, quelques longs articles. Sur le site « Mouvement.net », une focalisation, par Eric Demey, sur ce partenariat qualifié d’ « alliance faustienne ». Les « cinquante mille euros » accordés par la Fondation Total au Festival, posaient selon le journaliste quatre problèmes : d’abord, « Total continue de produire 60% du pétrole du Congo, un pays où, malgré la richesse en hydrocarbures, 50% de la population vit sous le seuil de la pauvreté, et où un quart des enfants de moins de cinq ans souffre de malnutrition chronique » ; ensuite, la qualité d’ « axe de corruption massive » (dixit Eva Joly) de l’entreprise ; puis le fait que « les avantage accordés aux entreprises mécènes ne soient pas rabotés » ; et enfin, les mécanismes d’échappement à l’impôt. « L’ironie la plus criante de ce mécénat réside certainement là, en ce que le travail de Dieudonné Niangouna [artiste associé de l’édition 2013, d’origine congolaise] rend compte des tragédies qui ont frappé son pays avec l’argent de ceux qui y ont contribué » concluait Eric Demey.

Les raisons de ce soutien

ShedaVincent Baudriller, co-directeur du Festival d’Avignon, expliquait : « Nanterre s’est retiré au dernier moment. Et aucun théâtre parisien n’a voulu s’engager dans une coproduction […]. Avec ce mécénat, l’argent qui sort des terres du Congo revient à un artiste congolais.» Marie-Agnès Sevestre, directrice des Francophonies en Limousin interrogée par nous –qui n’hésite pas à qualifier Total Congo d’ « Etat dans l’Etat congolais », du fait des ressources extraites des sols et vendues au gouvernement à des prix qui varient du plus petit à l’énorme- précise cette idée en relatant le mécénat de l’entreprise pour son festival –qui accueille beaucoup d’artistes africains- en 2011 et 2012, et sa demande aux créateurs congolais de leur avis par rapport à ce financement. « Ils sont pragmatiques », dit-elle, rapportant qu’ils considéraient cet argent comme une aide pour leur travail artistique. D’autre part, selon elle, « dans beaucoup de pays africains, l’argent donné par les entreprises aux ministères part ensuite ailleurs », car les créateurs ne disposent pas de structures légales. Il est donc plus aisé que les sommes soient perçues par « un festival européen avec une comptabilité à jour », afin que l’argent puisse ensuite être donné aux artistes. Sinon, l’absence de structure fait de lui « un bien personnel ». Ces propos peuvent rejoindre ceux de Dieudonné Niangouna, rapportés par « Mouvement.net » : « Cet argent ne me revient pas, il ne va pas à Dieudonné Niangouna, il va au spectacle, il va au public, c’est pour les gens que je demande de l’argent. »

Le secteur public, à financer

Marie-Agnès Sevestre poursuit en avançant que le financement par Total Congo des Francophonies en 2011 et 2012 a pu être effectif du fait de l’intérêt personnel du directeur de l’entreprise à Brazzaville, Jacques Azibert, pour le développement des projets des artistes congolais. « Un véritable intérêt », souligne-t-elle. Qui peut peut-être s’expliquer également, par l’envie du gouvernement d’acquérir des ambassadeurs à l’étranger, et des « exemples de réussite »…

En tout cas, les structures spécialisées dans la recherche de partenaires privés s’intéressent peu au théâtre, les spectateurs n’étant pas ciblés en tant que consommateurs. « Dans des structures financées par le secteur public, nous n’avons pas de formation particulière pour aller chercher de l’argent dans le privé », poursuit Marie-Agnès Sevestre. « C’est un domaine complètement en friche, entaché d’une incompréhension entre les univers économiques et culturels ». Pour répondre aux missions de service public, elle affirme donc être contrainte d’ « inventer une démarche, en essayant le plus possible d’être dans une honnêteté par rapport au projet artistique de départ ». Ce qui revient souvent à en appeler à l’intérêt personnel des détenteurs de l’argent dans le secteur privé. De toute façon, l’année où elle a fait venir un jeune rappeur de Kinshasa, ses sponsors étaient non des « cacahouètes » -mot de D. Niangouna– ou des courgettes, mais « une chaîne de télé et une marque de bière de République démocratique du Congo ». Même au niveau local, l’argent vient du privé et des retours sur investissement ont lieu.

Quelle avancée produite pour l’Afrique ?

AU DELA -En juillet 2013, Vincent Baudriller affirmait sur Rfi, à propos du Festival 2013 : « Ce n’est pas une tentative de faire un portrait artistique de l’Afrique, mais de donner la parole à quelques voix singulières […]. Ces paroles libres et fortes, cette capacité qu’elles ont à se dresser et à avoir le courage à prendre la parole, cela peut faire bouger les choses. » Le projet de Dieudonné Niangouna, en s’exprimant avec ses mots à lui, est de « construire l’être » : « Mandela disait : « il faut reconstruire l’Afrique du Sud et nous avons besoin de toutes les pierres, même celles qui ont baigné dans le sang« . Si on ne part pas sur cette base-là, on reste sur la vengeance et sur la méchanceté. Total a foutu le bordel et il doit réparer. » Il faut donc en parler. Ainsi le problème pétrolier était présent dans Shéda, sa création faite l’été dernier à la Carrière de Boulbon. Son « théâtre d’urgence » est destiné à parler directement aux gens.

Dans le monde tel qu’il est actuellement, créateurs comme producteurs doivent composer, tant que la contrainte reste hors-jeu, avec le secteur privé. Dans le cas du spectacle vivant, vraiment pas le choix. Restons calmes, et regardons le positif. Des artistes africains qui ont la possibilité de faire entendre leurs voix en Europe. Qui n’abandonnent pas pour autant leur pays. Qui commencent à ne plus être regardés comme des ennemis par les gouvernements en Afrique. Et qui créent, créent, créent : pensons à Mantsina sur scène, festival à Brazzaville, et à DeLaVallet Bidiefono, présent à Avignon 2013, travaillant à la création d’un lieu pour sa compagnie Baninga, ses vingt-trois danseurs et ses « Courageux » techniciens. Qu’ils créent des écoles également. Pour inviter les gens à s’exprimer. Avançons à ce rythme-là.

Visuel: © logo de Total

Visuel: Shéda © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Visuel: Au-delà, de DeLaVallet Bidiefono © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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