Théâtre

« Antigone » Ivo Van Hove, dans la filiation des malédictions

« Antigone » Ivo Van Hove, dans la filiation des malédictions

23 avril 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Monter Antigone. Encore. La question est pourquoi ? Le metteur en scène Ivo Van Hove qui dirige le Toneelgroep Amsterdam depuis 2001 a le sens du mot « politique » et c’est autour de la figure de Créon qu’il réinvente le texte mythique de Sophocle dans une scénographie à l’élégance somptueuse.

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Juliette Binoche campe sur l’affiche, cela fera parler et remplira la salle. Pourtant, ce n’est pas elle qui est au centre. Le fil de ce spectacle c’est Tirésias (Finbar Lynch), l’oracle qui le tend. Lui qui avait signalé à Œdipe la malédiction qui règne sur sa famille. Œdipe qui avait épousé sa mère. Lui dont les fils, Polynice (Mathias Minne) et Etéocle s’étaient partagés le règne sur Thèbes en alternance jusqu’au jour où Etéocle n’a pas joué le jeu. Tout cela se passe avant. Cet antérieur, Antigone le porte dans la signification de son nom : «contre la descendance ». Nous voilà aujourd’hui. Le chœur est désormais une foule qui marche telle une ombre compacte en vidéo dans les rues de New-York, le regard baissé. Les Dieux ont depuis longtemps été relégués dans le ciel au point que Créon dira à Antigone avec cynisme « Sans doute si elle prie fort, les dieux de la mort lui sauveront la vie ».

Sur scène, le brun de la terre domine un double plateau surplombé d’un grand écran qui pourrait être celui qui occupe la War Room. On est dans un bureau de conseillers. Créon, le frère d’OEdipe, le mari d’Eurydice règne en « petit dictateur » et dicte l’infâme décret : Etéocle aura des funérailles de prince, la dépouille de Polynice sera elle donné en pâture aux vautours.

C’est saisie par le vent qu’Antigone viendra enlacer sa sœur Ismène (Kirsty Bushell) pour lui dire l’indicible et lui faire part de sa décision de désobéir à son oncle.

Dans son parti pris, Ivo Van Hove revient à l’essence même l’humanité : comment être au monde quand on est dépassé par ce qui nous entoure, ici nommés « Les Dieux ». A quel moment le corps des hommes deviennent une monnaie de chantage ? L’Antigone de Van Hove nous parle de la folie, celle qui est inhérente au monde. Ce monde-là est international, sur le plateau les comédiens sont français, anglais et néerlandais, la première a été donnée au Luxembourg. Cette scène-là symbolise la Cité.

Il choisit, cela fera débat, de faire d’Antigone une petite chose dépassée par son héritage. Elle n’est pas conquérante, elle est résignée, elle n’a pas le choix. Contrairement à la direction qu’en avait faite Wajdi Mouawad, ce n’est pas ici une résistance militante. Répétons-le, elle n’a pas le choix. Elle ère, vêtue de noir et opère : laver son frère, le mettre en terre, par deux fois. La mort, elle s’en fout, ça fait bien longtemps qu’elle ne vit plus, qu’elle est dans cet « entre-deux ».

Les hommes ne valent rien, la lumière du soleil qui crève l’écran les éblouit. Tous : ceux qui dénoncent, les lâches, les malheureux. Que dire d’autres. Que la direction des comédiens (Juliette Binoche, Obi Abili, Kirsty Bushell, Samuel Edward-Cook, Finbar Lynch, Patrick O’Kane, Kathryn Pogson) est parfaite, tout comme leurs costumes et que le texte en anglais offre une clarté du message inattendue. Dire aussi que Binoche n’est pas ici le centre mais qu’elle irradie. Dire enfin qu’en situant cette histoire ici et maintenant, dans les lumières de la ville et dans la mélancolie d’une chanson de Bob Dylan, Van Hove nous ramène à notre sort de pauvres mortels.

Visuel : © Jan Versweyveld

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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