Théâtre
Des femmes, la traversée en demi-teinte de Wajdi Mouawad dans l’œuvre de Sophocle

Des femmes, la traversée en demi-teinte de Wajdi Mouawad dans l’œuvre de Sophocle

22 juillet 2011 | PAR Christophe Candoni

Dans le cadre naturel de l’impressionnante carrière de Boulbon, Wajdi Mouawad présente trois pièces de Sophocle, Les Trachiniennes, Antigone, et Electre montées sous la forme d’un tryptique intitulé « Des femmes ». Le spectacle marque le début d’un projet ambitieux de Mouawad :  mettre en scène l’intégralité des textes conservés de Sophocle d’ici 2015, ce qui correspond à son appétit de théâtre épique et d’aventure collective et humaine. Mais Wajdi Mouawad déçoit en ne réussissant pas totalement sa plongée dans la tragédie antique.

L’auteur et metteur en scène Wajdi Mouawad a indélébilement marqué le Festival d’Avignon lorsqu’il était son artiste associé en 2009. Une nuit durant, dans la Cour d’honneur du palais des papes, le public fasciné se laissait accompagner dans un long et intense voyage à travers Littoral, Incendies et Forêts. Un autre moment fleuve attend cette année les spectateurs avec « Des femmes ».

Lorsque s’ouvre le spectacle, les acteurs se forment en un groupe soudé pour se protéger d’une pluie battante, ils s’abritent précairement sous une bâche en plastique alors que l’eau recouvre le devant du plateau. Cette forte image inaugurale est le signe de la fragilité des hommes, égarés, délaissés par les dieux et exposés au déchainement de la matière. L’élément liquide domine le spectacle, la terre devenue boue s’ajoute à cela, la peinture également. Les corps des acteurs, continuellement aspergés et maculés, se débattent. Ce déchaînement, cette salissure, omniprésents, évoquent matériellement et métaphoriquement une impossible purification. C’est excessif, redondant, mais le théâtre de Mouawad n’a jamais reculé devant l’emphase et le symbole, c’est même ce qui caractérise son univers poétique et les tragédies retraduites par Robert Davreu s’y inscrivent pleinement. On assiste à des tableaux d’une grande beauté bien que souvent statiques. D’autres images laissent à rire, c’est aussi maladroit qu’inattendu. L’apparition ridicule d’Héraclès momifié dans des bandelettes en est un exemple.

Ces femmes sont Déjanire (Sylvie Drapeau) l’amoureuse éplorée, Antigone (Charlotte Farcet), la résistante au pouvoir en place, enfin, Electre (Sara Llorca), la vengeresse. Elles sont trois piliers féminins, simples mortelles, bafouées et conduites à accomplir un acte transgressif, criminel. On entend bien la douleur exacerbée, la vulnérabilité mais aussi le courage, la force d’opposition à la loi établie. Ce sont trois destins en lutte contre l’injustice, contre le pouvoir des hommes, belliqueux et aveugles. L’interprétation de ces comédiennes relève de la performance. En face, Samuël Côté ou Patrick Le Mauff répondent avec leur intense présence. Sinon, la troupe tient la longueur, donne corps aux personnages, souvent dénudés, dans un  jeu physique mais inégal qui ne sonne pas toujours juste.

La représentation est trop longue, contient de bons moments mais paraît aussi flottante. Les Trachiniennes reste un chant de déploration monocorde et Antigone est variablement inspirée. Toutefois, il faut attendre la troisième pièce, elle fait figure d’aboutissement et de libération. La violence et la beauté se conjuguent dans la scène des retrouvailles entre Oreste et Electre, charnelle et sensuelle, brutale et sauvage. Le geste artistique de Mouawad s’accomplit totalement dans cette troisième partie. Il y retrouve ces thèmes de prédilection comme la fraternité, la famille, la séparation et en magnifie la jeunesse brute.

Le spectacle rend sans mal toute l’actualité du propos. Une de ses plus belles propositions se trouve dans le traitement du chœur antique qui retentit à travers une composition rock, sauvage et brûlante, aux tonalités à la fois nerveuses et plaintives. Une voix sourde et écorchée s’élève, vibrante, déchirante, celle de Bertrand Cantat enregistrée pour les raisons que l’on sait (voir ici), accompagnée par trois musiciens (Pascal Humbert, Bernard Falaise, Alexander Macsween) en direct sur le plateau. Ils représentent mieux que tout autre effet l’hybris tragique.

 

Christophe Candoni et Claire Linda

Photo, Jean-Louis Fernandez

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

4 thoughts on “Des femmes, la traversée en demi-teinte de Wajdi Mouawad dans l’œuvre de Sophocle”

Commentaire(s)

  • Amelie Blaustein Niddam

    Pas d’accord du tout du tout cher ami!!!! leçon du festival, ne jamais aller aux 1ere à Boulbon!

    juillet 22, 2011 at 10 h 51 min
  • Sophie

    J´espere que Paris saura aussi voir dans ce spectacle un travail non-finie: comme beaucoup des gens je me suis senti mal en voyant ces pauvres comediens, malgré une ecellente traduction, partiellement dirigés aussi bien que mal habillés.

    août 18, 2011 at 20 h 59 min

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