Théâtre
A l’Odéon, Julie Duclos nous emmène dans sa « Kliniken »

A l’Odéon, Julie Duclos nous emmène dans sa « Kliniken »

14 mai 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

A l’Odéon, théâtre de l’Europe, Julie Duclos rend hommage à Lars Noren, décédé en janvier dernier à 74 ans des suites de la Covid 19. Elle monte Kliniken, un huis clos aussi banal que captivant au sein d’une institution psychiatrique. 

Actrice et metteuse en scène, Julie Duclos s’est formée au Conservatoire national supérieur d’art dramatique où elle a présenté son premier spectacle: Fragments d’un discours amoureux, d’après Roland Barthes. En 2014, elle crée Nos serments, une très libre adaptation, aussi brillante que futile, de La Maman et la Putain de Jean Eustache, qui fut un gros succès de la saison au Théâtre national de la Colline. En 2017, elle monte MayDay de Dorothée Zumstein. En 2019, elle présente au TNB Pelléas et Mélisande de Maurice Maeterlinck. A chaque fois, elle rencontre un succès d’estime de la critique et une adhésion enthousiasme du public. 

Un ennui addictif

Sa nouvelle pièce, Kliniken (La clinique) est adapté d’un texte de Lars Norén. La pièce raconte le quotidien d’une unité psychiatrique en suivant ses pensionnaires entre déplaisir et ravissement, et en sachant éviter un voyeurisme qui ne serait qui mépris. La description est reconnue comme très juste; elle colle avec précision et fidélité à la réalité. Le dramaturge suédois qui fut diagnostiqué schizophrène et interné à 20 ans dans un hôpital psychiatrique excelle ici comme chaque fois qu’il écrit sur des individus en marge. Ainsi en 2018, il entrait au répertoire de la Comédie Française avec un très applaudi Poussières, une pièce chorale sur la vieillesse.

Kliniken est confondant de  banalité, c’est sa force. Le décor comme le biais choisi est naturaliste. Le projet consiste à retranscrire la réalité avec exactitude. Le fictionnel  est contenu à sa part congrue; l’imagination est dépréciée au profit du réalisme. La salle commune de l’institution est devant nous, avec ses moindres détails, avec son extincteur, sa télé, ses canapés et chaises fatigués, ses portes battantes, comme autant de fausses sorties vers un ailleurs filmé par un régisseur plateau caméra au poing; avec aussi un petit jardin triste battu parfois par la pluie. Il n’y aucune fuite possible sauf parfois celle du rêve. Le lieu est à la fois prison et refuge. L’ennui est partout, le temps et le monde semblent s’être figés sur ces individus reclus. L’intrigue si fine est invisible.

Et pourtant, la pièce est addictive. Elle captive. Les légères pointes d’humour, la précise direction d’acteurs, le jeu formidable des comédiens accompagnent une lente montée des tensions et s’il y a une chute à cette histoire, elle ne sert qu’à clôturer artificiellement un monde qui tourne en rond. Un monde si proche du nôtre qui gravite autour de la seule question qui vaille et qui a déserté le lieu : l’amour.

Une interprétation virtuose

Nous sommes au plus près de l’action ; nous devrions plutôt écrire de l’inaction. La vie s’écoule dans une langueur sombre.  La pièce chorale se situe à l’opposé d’un théâtre immersif. Jamais le public n’aura autant béni le fait d’être à sa place, hors de la scène qui se joue. Toute identification à un personnage est proscrite, surtout celle terrifiante, à Thomas, (excellent Cyril Mezger) l’homme de salle dont on se demande parfois s’il appartient à l’équipe soignante ou à la population des soignés.

Chaque comédien nous impressionne et nous fascine. D’abord le formidable Maxime Thebault qui incarne Markus aux prises avec  une schizophrénie qui s’enflamme. Puis Alexandra Gentil, neurasthénique bouleversante, Étienne Toqué dans une violence verbale inquiétante,  Mithkal Alzghair (Mohammed), David Gouhier (Martin entre mythomanie et sida), Émilie Incerti Formentini, Manon Kneusé  (époustouflante et drolatique Erika) , Yohan Lopez, Stéphanie Marc (émouvante mère), Leïla Muse, Alix Riemer. Julie Duclos dirige ses comédiens sans scories d’interprétation, de sorte que les personnages fidèles à Lars Noren nous apparaissent hors d’un jugement ou d’une simple critique. 

Une vie triste et ennuyeuse se déroule devant nous ; elle nous passionne grâce au jeu prodigieux des comédiens, au rythme qui à la dérobée s’accélère et grâce au voyage discret des sentiments qui circulent entre les êtres dans un environnement privé de tout, dont l’amour.

Du spectacle vivant brillant et instructif.

 

Kliniken, Texte Lars Norén, Traduction Camilla Bouchet, Jean-Louis Martinelli, Arnaud Roig-Mora, Mise en scène Julie Duclos avec Mithkal Alzghair, Alexandra Gentil, David Gouhier, Émilie Incerti Formentini, Manon Kneusé, Yohan Lopez, Stéphanie Marc, Cyril Metzger, Leïla Muse, Alix Riemer, Maxime Thebault, Étienne Toqué

Odéon, théâtre de l’Europe, du mardi au samedi à 20h, le dimanche à 15h : durée 2h20

Crédit photo  : Simon Gosselin 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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