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« Rester vivant » : shoot d’opium dans la blackroom d’Yves Noël Genod

« Rester vivant » : shoot d’opium dans la blackroom d’Yves Noël Genod

17 décembre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Un soir, où le ciel est triste et beau comme un grand reposoir, Yves Noël Genod, gracile, long et fragile nous accueille une coupe de champagne à la main, il nous l’offre en s’assurant que non, nous n’avons pas peur du noir. Nous allons, 2h30 durant, revivre, de façon très différente et très transformée Rester vivant, son récital baudelairien « vu » à la Condition des Soies dans le Off d’Avignon 2014.

[rating=5]

Le spectacle est l’un des derniers du Festival d’Automne et restera dans les corps. Apres le Sacre sans hommes de Castellucci, c’est à une œuvre (presque) sans images visibles que le « Distributeur » de spectacles nous invite. Alors qu’à Avignon nous assistions à un récital parlé dans le noir, ici, nous sommes plongés dans Baudelaire, pas son œuvre non, lui-même. C’est dans son « triste cerveau » que nous voyageons, dans un train dont surgit un cri ayant vu le drame. C’est avec lui, dès l’enfance que nous ressentons le trouble et l’appel de l’opium et du sexe.Le spectacle devient exactement « Le poison » devenu ici la voix d’Yves Noël. Voix enregistrée, parfois parlée en direct. Voix magnétique, envoûtante, qui sème le trouble en s’étouffant, qui se contraint, qui accélère dans une folie pure. « Rester vivant agrandit ce qui n’a pas de bornes, allonge l’illimité, approfondit le temps, creuse la volupté« . Au commencement, Genod nous fait la presque promesse que le mot appellera un son. Que lorsqu’ on entendra le mot chien, on l’entendra aboyer.

On glisse dans une forme légère d’hypnose qui nous rappelle la sensation atteinte dans Le vrai spectacle de Joris Lacoste où l’expérience était collective, face comédien. Ici, le public est dos à dos, une poignée de gens, à peine cinquante. Dans un jeu de lumière qui viendra surgir, nous éblouir même par moment. En matière de plasticité lumineuse, Philippe Gladieux est maître à bord. Ces shoots sont comme des descentes ou des réveils d’anesthésie, absolument brutaux, il ne faudrait se complaire ni dans le confort de la drogue ni dans ce voyage qui au fil de l’expérience devient de plus en plus profond, qui nous entraîne dans nos propres limbes. Genod est ici au sommet de son art. Lui qui sait faire danser la brume, qui peut nous asseoir au coin du feu ou nous faire pleurer sur Julio Iglesias atteint notre inconscient dans une cérémonie de spiritisme si chère au XIXe.

« Que l’amour vous soit un calmant » nous dit-il dans les mots de Baudelaire à la presque fin de cette expérience somptueuse. Ce qui est sûr, c’est que Rester Vivant vient puiser en nous comme une mante religieuse, et se faisant, en éjecte le mal et les tensions qui nous pourrissaient avant d’entrer en salle.

Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,
La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,
Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits
Qui compriment le cœur comme un papier qu’on froisse?
Ange plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse?

Ange plein de bonté, connaissez-vous la haine,
Les poings crispés dans l’ombre et les larmes de fiel,
Quand la Vengeance bat son infernal rappel,
Et de nos facultés se fait le capitaine?
Ange plein de bonté connaissez-vous la haine?

Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres,
Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard,
Comme des exilés, s’en vont d’un pied traînard,
Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?
Ange plein de santé, connaissez-vous les Fièvres?

Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides,
Et la peur de vieillir, et ce hideux tourment
De lire la secrète horreur du dévouement
Dans des yeux où longtemps burent nos yeux avides!
Ange plein de beauté, connaissez-vous les rides?

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,
David mourant aurait demandé la santé
Aux émanations de ton corps enchanté;
Mais de toi je n’implore, ange, que tes prières,
Ange plein de bonheur, de joie et de lumières!

Charles Baudelaire, Les fleurs du mal

Visuel : ©Philippe Gladieux

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