Opéra
Sonia Prina, la barockeuse

Sonia Prina, la barockeuse

20 mai 2020 | PAR Paul Fourier

Connaissez-vous Sonia Prina ? Ce n’est pas certain si vous n’êtes pas un adepte du baroque. Experte de Haendel, de Vivaldi et de Monteverdi, elle aborde ce répertoire avec un esprit jazzy et rock et, contralto oblige, souvent un look de mec. Enfilez votre blouson de cuir avec l’aigle sur le dos, c’est parti pour l’interview d’une artiste singulière et atypique !

Bonjour Sonia, merci de répondre à nos questions en cette période tragique. Tout d’abord, comment cela se passe pour vous ?

Je me suis retrouvée à la maison, comme tout le monde. J’habite dans la banlieue de Milan. Comme je suis professeure au Conservatoire de musique de Bari, ainsi qu’à l’Académie de l’Opéra de Vérone, j’enseigne et je réalise beaucoup de leçons « on line ». En outre, j’ai des étudiants qui préparent des compétitions. Sans compter que je dois faire la maîtresse d’école pour mon fils. Bref, je n’ai pas arrêté ! (rires)
Au moins, en période normale, quand je chante, je ne fais que ça ! Une très bonne chose, c’est que je peux, de nouveau, voir mes parents. Car Skype, ce n’est pas la même chose, d’autant qu’ils ont 71 et 72 ans et qu’ils ne pouvaient notamment pas aller faire les courses.
Je veux aussi dire qu’ici, en Italie, la situation est très difficile pour tous les artistes qui, de fait, ne gagnent pas d’argent. Il n’y a aucune aide ! En ce qui me concerne, je suis très chanceuse, car j’enseigne. Mais j’ai des collègues qui sont, à la fois, en colère, très inquiets et déprimés. Toutes nos productions sont annulées et l’on ne sait pas jusqu’à quand. Les théâtres ne donnent rien. Le gouvernement ne parle pas de nous. Il y a eu juste un bonus de 600 euros pour certaines personnes en mars. C’est un scandale ! À cet égard, l’Italie est le pire des pays en Europe !

Alors, revenons tout de même à l’Art. Votre répertoire fétiche, c’est le répertoire baroque. Démarrons, si vous le voulez bien, avec le début de votre carrière.

J’ai tout d’abord commencé à faire de la musique avec la trompette. Mon frère était musicien et je ne pensais pas du tout au départ devenir chanteuse lyrique. D’ailleurs, nous écoutions principalement du rock ‘n’ roll ; personne à la maison n’écoutait de l’opéra ! J’habitais dans la banlieue de Milan et je suis donc entrée au Conservatoire de musique pour étudier la trompette alors que mon frère étudiait le trombone. Avant cela, j’avais eu l’idée de devenir journaliste et encore avant astronaute !
Au conservatoire, nous pratiquions aussi le chant dans le chœur et, alors que je me chauffais la voix, c’est la voix « lyrique » qui est sortie. Mon professeur m’a donc conseillé d’étudier le chant lyrique. Il m’a donné à étudier des airs de l’Azucena du Trouvère et de Carmen. J’ai ensuite participé à mon premier concours (Lauri Volpi) à 17 ans et je suis arrivée en finale. J’ai gagné le concours suivant. Puis il y a eu un concours qui se déroulait à Padoue avec Lucia Valentini-Terrani et ainsi de suite.
Ma mère n’était pas très favorable à ce que j’aille vers le chant et aurait préféré me voir étudier la poésie et la littérature en université. Finalement, à force de faire des concours, j’ai rencontré des personnes qui m’ont dispensé des conseils et j’ai commencé à prendre des cours avec un professeur de chant.

Vous n’aviez donc pas encore chanté sur scène…

Non pas du tout ! La première fois que j’ai vu le théâtre de la Scala, c’était pour une audition. Ce fut un véritable choc pour moi d’entrer dans ce lieu et lorsque je me suis retrouvée sur le plateau. Il s’agissait d’une audition pour être « la couverture » pour le personnage d’Arnalta dans Le couronnement de Poppée avec Riccardo Muti. J’avais alors 19 ans. J’ai ensuite interprété l’une des trois orphelines dans Le Chevalier à la Rose avec Gustav Kuno, puis ensuite, j’ai rejoint l’Académie de la Scala.
J’ai donc eu l’occasion de chanter dans Giulio Sabino, un opéra de Giuseppe Sarti ; ce fut la première fois que je chantais un rôle baroque et j’ai adoré ça, d’autant que c’était facile pour moi, notamment pour les coloratures. À cette époque, j’ai aussi chanté un petit peu de Rossini.
Ensuite, il y a eu Paris, au Théâtre des Champs-Élysées, où j’ai remplacé Magdalena Kozena dans Il trionfo del tempo e del disinganno en version concert. J’étais avec Christoph Pregardien, Véronique Gens, Laura Aikin. Ce fut un moment extraordinaire ! Je me souviens – j’avais 22 ans – avoir pleuré, car la réaction du public m’avait beaucoup touchée. C’est après ce concert que j’ai décidé de me concentrer sur le répertoire baroque. C’est vraiment la musique que je préfère. J’ai ensuite rencontré Emmanuelle Haïm et Christophe Rousset. Même si Rossini me plaît beaucoup, la musique baroque est vraiment la musique avec laquelle je peux totalement m’exprimer. Pour Juditha triumphans, au Théâtre des Champs-Élysées en février dernier, j’ai travaillé avec Jean-Christophe Spinosi ; ce que j’aime bien chez lui c’est que ça me ressemble ! C’est moderne et rock !

Le baroque est devenu très populaire en France. Est-ce la même chose en Italie ?

Non, ce n’est pas le cas ! Et c’est vraiment dommage ! C’est une musique assez snobée. Le baroque est considéré en Italie comme un répertoire « B », le répertoire « A » étant Verdi, Puccini, le belcanto.

J’ai chanté aussi dans Falstaff et, également, Federica dans Luisa Miller. Mais je trouve que c’est plus facile que de chanter baroque. Dans le baroque, tu dois tantôt chanter piano, tantôt forte, tu dois chanter sans vibrato, faire des coloratures très rapides, des trilles ; bref, tu dois utiliser toutes les possibilités de la voix. Tu dois être capable de régler et connaître ta voix sur le plan de la forme. C’est vraiment un répertoire qui convient parfaitement à ma voix, et encore plus, je crois, le répertoire de Monteverdi, cette musique du Seicento. Il y a, chez Monteverdi, vraiment des désaccords… un côté jazz ! Lors d’un récital, je suis partie d’un air du lamento d’Arianna de Monteverdi avec le pianoforte et c’était vraiment jazz !

Quels sont les personnages que vous avez préféré chanter dans ce répertoire ?

Ce ne sont pratiquement que des mecs ! (rires) : l’Orlando de Haendel et aussi l’Orlando de Vivaldi, car j’aime beaucoup le développement psychologique du personnage, le fait que la maladie de l’amour le conduise à la folie. Haendel et Vivaldi ont écrit des pages extraordinaires sur la folie d’Orlando. Et il y a Giulio Cesare, même s’il y a moins de transformations psychologiques que pour Sesto et Cleopatra. Ensuite, il y a Bertarido dans Rodelinda, le Tolomeo de Haendel, mais surtout Ottone dans Le couronnement de Poppée. J’adore incarner des personnages masculins !

Votre tessiture s’accorde très bien avec les rôles travestis…

Oui, même si, aujourd’hui, beaucoup de contre-ténors sont arrivés sur le marché. Ce n’était pas comme ça il y a dix ans. De plus, dans la période, ils sont « à la mode » en quelque sorte. Pour moi, il est très intéressant, en tant que contralto, d’incarner, par ma sonorité, une attitude virile de la femme.
Je dois préciser qu’il y a des contre-ténors que j’aime beaucoup. C’est le cas de Philippe Jaroussky. Il a chanté Sesto, à la Scala, dans Giulio Cesare, c’était génial ; en plus, c’est un ami, je l’aime beaucoup ! Cela étant, dans cette production, il y avait quatre contre-ténors… ça fait beaucoup ! (rires).
Lors du concert de février au Théâtre des Champs-Élysées (pour Juditha triumphans), j’ai interprété Holoferne. C’était la première fois que je chantais ce rôle. Dans cet oratorio de Vivaldi, j’avais toujours chanté Juditha, jusqu’alors. C’est un rôle génial, qui plus est accompagné d’instruments inhabituels, tels la mandoline ou le chalumeau. Pour ce concert, Juditha, c’était Marie-Nicole Lemieux, qui est fantastique ; c’était un grand plaisir de chanter avec elle.
Je n’aime pas toute la musique de Vivaldi, parce que je pense que c’est souvent une musique de divertissement un peu vide ; mais il y a quelques pièces de Vivaldi que j’adore, la Juditha, le Stabat Mater pour alto ainsi que l’aria « Gelido in ogni vena » dans Farnace. Mais globalement, je préfère chanter Haendel, que je trouve plus riche… On y est plus investi psychologiquement.

Qu’est-ce que ça fait d’être très souvent déguisé en homme sur scène ?

En fait, j’ai chanté, je pense, trois ou quatre rôles de femmes en vingt ans de carrière ! Dans La pietra del Paragone de Rossini, dans Juditha (mais jamais en mise en scène), ainsi que Penelope dans Il ritorno d’Ulysse in patria et Cornelia ; et enfin, Bradamante (dans Alcina), qui est un garçon jusqu’à la fin, donc ça ne compte pas (rires).

À ce propos, est-ce que les costumiers conçoivent, pour les rôles travestis, certes des costumes d’hommes, mais qui seraient plus ambigus, parce que portés par des femmes ?

Non, ce sont vraiment des costumes d’hommes ! Lorsque j’ai interprété Polineso dans Ariodante à Aix-en-Provence (et à Amsterdam également) dans la mise en scène de Richard Jones, j’étais en biker avec plein de tatouages, des rouflaquettes, des lunettes. Polineso est vraiment un mauvais personnage et je violentais le personnage incarné par Sandrine Piau. En fait, avec le costume et le maquillage, plein de gens ne m’ont pas reconnue. (rires)

C’est un très beau moyen de rentrer dans le personnage que d’être ainsi méconnaissable…

Quand tu te regardes dans un miroir, tu es tellement différente ; c’est comme un voyage ! La relation avec les collègues devient totalement différente lorsque je suis en garçon. L’attitude des autres change beaucoup. La psychologie masculine des personnages me plaît toujours beaucoup. Elle est souvent beaucoup plus compliquée. C’est notamment le cas dans Orlando, bien sûr.

Vous aviez évidemment des projets. Que deviennent-ils ?

Avant l’arrivée de cette épidémie, il était prévu que je chante cet été dans Elisabetta, regina d’Inghilterra au Festival de Pesaro. Cela fait vingt ans que je n’y ai pas chanté. La dernière fois, en 2000, je crois, j’interprétais Tisbée dans La Cenerentola. Chez Rossini, Alberto Zedda m’avait également demandé de chanter L’Italienne (à Alger) et Tancredi. Mais, nous avons un vrai problème en Italie, en ce sens que le public est habitué, pour les grands airs, à avoir toujours une note aiguë tenue à la fin ! Je pouvais chanter Tancredi comme c’est écrit. En revanche, je suis une contralto et je n’ai pas ces notes aiguës, donc nous n’avons pas pris le risque à Pesaro. C’était fantastique pour moi de faire La Pietra del Paragone au Châtelet et à Parme avec Spinosi, car j’ai pu rester dans ma tessiture, avec les vocalises que j’aime faire.
Dans mes projets, je devais également aller au Japon, à Yokohama, chanter Silla de Haendel avec Fabio Biondi. J’ai déjà fait l’enregistrement avec Biondi, Vivica Genaux et Roberta Invernizzi. C’est un opéra fantastique dans lequel Silla est vraiment un personnage négatif, mauvais. J’adore ça !
Il devait aussi y avoir Tamiri dans Farnace de Vivaldi à La Fenice de Venise. Ensuite, je devais chanter à Buenos Aires aussi, puis à Bâle et Riccardo Primo de Haendel, à nouveau au Théâtre des Champs-Élysées. Tout est annulé !
L’an prochain, heureusement c’est plus loin et c’est l’une des choses qui m’excite le plus, je vais chanter la Zia Principessa dans Suor Angelica de Puccini. C’est LE grand rôle de contralto dans Puccini ! J’adore ce rôle, comme j’ai adoré Mrs Quickly dans Falstaff. Pour moi, Falstaff est un chef-d’œuvre absolu. C’est comme un opéra de chambre. Puis j’ai aussi beaucoup de concerts prévus au programme comme Dido e Enea. Bref, pour le moment, nous n’avons aucune visibilité.

Nous avons parlé, en début d’interview, de la musique rock. Est-ce que vous faites du crossover ?

J’adorerais en faire ! Dans ma vie de tous les jours, je n’écoute pas de musique baroque, parfois un peu de musique symphonique ; en revanche, j’écoute beaucoup de rock comme Guns N’roses. Je dois vous dire que j’avais annoncé à mon agent que je ne travaillerai pas pendant quatre jours en juin, pour aller au Festival rock de Florence écouter des concerts avec Guns N’roses, Vasco Rossi, Green Day. Malheureusement, cela va probablement être annulé. Il y a quelques années, je suis allée écouter Bruce Springsteen, au Stade San Siro à Milan ; il a chanté sans pause pendant quatre heures. À la fin, il a chanté un air très délicat, avec seulement une guitare et un harmonica. La justesse était incroyable ! Ça, c’est un chanteur !
Sinon, et pour moi, c’est presque du crossover (rires), j’ai interprété, dans un récital, à la fois du Montervedi, Duparc, De Falla, Chopin et Gershwin. J’ai beaucoup aimé, car, je le répète, Monteverdi est, pour moi, très proche de la musique moderne. Je suis une baroque « à mon style ». Je suis aussi enseignante, cette année, à Vérone et je dis toujours que la modernité de la musique est très importante. Ce n’est pas une musique antique ! Tu dois prendre la musique baroque, la goûter et la re-proposer dans la modernité. C’est plus difficile de faire cela pour Verdi ou Puccini, car il y a, surtout en Italie, une tradition intouchable ! Pour Monteverdi et Haendel, tu peux proposer quelque chose de différent et particulier. Si je vais voir un Barbier de Séville, ce sont toujours les mêmes cadences, c’est toujours la même chose. Si je vais écouter trois Giulio Cesare, c’est toujours différent, car là, on peut plus oser.

Visuels : © Javier Teatro Real ©MarcoCaselli

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